Comic Con Paris : « Scénariser des comics, c’est un rythme vraiment intense », explique Pierrick Colinet

TALENTS DES COMICS 2/6 Le scénariste Pierrick Colinet revient sur son parcours dans les comics et le processus de création d’un scénario de comics

Mathilde Loire

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Pierrick Colinet écrit notamment les scénarios de la série de comics Star Wars Adventures.
Pierrick Colinet écrit notamment les scénarios de la série de comics Star Wars Adventures. — Tim Levins/IDW Publishing

20 Minutes est partenaire du prix Jeunes Talents Comics, organisé par le Comic Con Paris avec les éditions Urban Comics afin de dénicher les talents de demain. Alors que le vote du public est ouvert, 20 Minutes explore les différents métiers des comics au travers de témoignages de professionnels français.

Aujourd’hui, Pierrick Colinet raconte son parcours pour devenir scénariste.

Son comicbook coup de cœur

« Mon premier souvenir de comics, c’était une BD dérivée de la série animée de Bruce Timm, Batman. C’est le premier que j’ai lu, sans comprendre que c’était du comics. » Adolescent, Pierrick Colinet continue à en lire un peu, passe un bac littéraire option cinéma-audiovisuel, travaille quelques années sur des projets pour la télévision française, sans conviction. En 2009, il rouvre Watchmen, d’Alan Moore et Dave Gibbons, alors que l’adaptation de Zach Snyder sort au cinéma. Un déclic. « Le thème, le tempo, l’esthétique, la façon de monter les épisodes sur vingt pages… J’ai réalisé que c’était ce que je voulais écrire. »

Son moment-clé

Par où commencer ? « Le “vrai” comics, ça n’existe quasiment pas en France, on ne sort pas d’histoires en épisodes. » Un jour, Charlie Adlard, scénariste de The Walking Dead, est de passage à Paris en dédicace. « Je suis allé lui poser des questions, il m’a dit de les lui envoyer par mail. » Persuadé que la star des comics ne lui répondra pas, Pierrick Colinet bluffe : « J’ai écrit que je voulais lui parler d’un projet. Trois ou quatre mois plus tard, il me répond qu’il sera en France la semaine suivante, me dit de venir le voir avec mon projet. Mais il n’y avait pas de projet ! J’ai demandé à Elsa [Charretier, artiste, sa compagne et principale collaboratrice] : “Est-ce que tu peux apprendre à dessiner en une semaine ?” Nous avons monté un dossier, nous l’avons présenté à Adlard, ça lui a plu. Il a sûrement senti que ce n’était pas préparé, mais il a quand même fait l’effort de pointer tous les aspects positifs qu’il pouvait trouver ! »

La professionnalisation

Pendant deux ans, Pierrick et Elsa correspondent avec Charlie Adlard. Ils travaillent, beaucoup, autoéditent Aeternum Vale. Ils créent The Infinite Loop, un comicbook de science-fiction, une histoire d’amour lesbienne sur fond de voyage temporel. Face aux refus des éditeurs français, ils lancent un crowdfunding en 2014. « Le projet a attiré l’attention d’une éditrice américaine. On a décidé d’aller à la comic-con de New York pour lui pitcher, avec les 16 premières pages imprimées. Trois semaines plus tard, elle nous envoyait le contrat. » Depuis, les deux complices enchaînent. En 2017, Pierrick Colinet a commencé à écrire des scénarios pour Star Wars Adventures, une série d’anthologie inscrite dans le canon de la saga Star Wars et publié par IDW Publishing au Etats-Unis. En parallèle, il co-écrit avec Elsa Charretier la série Superfreaks, dessinée par l’artiste française Margaux Saltel.

Scénariste au quotidien

« Il y a deux voies particulières dans les comics, explique le scénariste de 32 ans, avec chacune leur processus créatif. » The Infinite Loop est ce que l’on appelle « creator owned », ou indépendant. « Je crée mon histoire, mes personnages, mon univers. Je construis un dossier avec un pitch, qui raconte un arc entier – un peu comme une saison de série. Une fois le pitch accepté par l’éditeur, j’ai toute ma liberté. Je l’envoie à l’artiste, qui me dit si ça l’intéresse, et si oui il ou elle peut faire des modifications. C’est ce que j’aime avec le “creator owned” : l’artiste est la co-créatrice de mes bouquins. » 

Star Wars en revanche est du « work for hire », une commande pour une licence existante. « Pour Star Wars Adventures, on me demande un personnage, un moment de sa vie, et parfois des indications précises sur le thème à aborder. Par exemple, nous avons travaillé avec Elsa sur un épisode sur Leia, entre l’épisode IV et l’épisode V, dans lequel elle noue une relation avec un Tauntaun [les montures des rebelles sur la planète Hoth dans l’épisode V de Star Wars, N.D.L.R.]. Je propose deux résumés d’histoire à l’éditeur ou l’éditrice, qui choisit puis nous travaillons étape par étape jusqu’à ce qu’il ou elle soit satisfaite. » Avec une licence viennent plus de contraintes : il faut respecter l’univers établi, maintenir sa continuité, l’histoire des personnages. « Parfois on me dit “ah non, pas cette planète, elle a explosé dans une autre BD !” et il faut modifier le lieu. » LucasFilm a le dernier mot sur tout, « mais c’est une vraie discussion créative ».

Dans les deux cas, « s’il y a une chose à retenir, c’est que le rythme est vraiment intense », insiste le scénariste. « Le format est différent de la BD franco-belge, je travaille par épisodes de 20 pages en général, avec des deadlines très serrées. » Pas question d’avoir du retard : « Un comicbook en retard se vend moins bien, et risque de perdre des lecteurs au profit d’autres séries. » Autre différence avec la bande dessinée franco-belge : le rôle de l’éditeur. « J’ai l’impression qu’en France, l’éditeur a plus de pouvoir dans le processus créatif. » La BD américaine fait la différence entre le « publisher », qui gère la partie opérationnelle de l’édition, et l’« editor », souvent engagé par le créateur, qui le conseille sur le contenu.

Un scénariste français en Amérique

« Nous sommes peu de scénaristes français à écrire pour les Américains… Je suis même le seul à l’heure actuelle », estime Pierrick Colinet. Il explique cela par leur « frilosité » à engager des étrangers. « C’est plus difficile que pour les artistes. » Écrire des scénarios pour les éditeurs américains exige un Anglais irréprochable, et une excellente connaissance de la culture et des références locales. « On me disait que ce n’était pas possible, que je n’avais pas la même culture, que je ne pouvais pas écrire comme eux. Je dois constamment faire mes preuves. »

Pour cela, Pierrick Colinet tient notamment à se rendre en convention. « L’an dernier, nous avons fait trois conventions aux Etats-Unis. Les Américains aiment entretenir une relation, ils engagent la dernière personne qu’ils ont vue. Si on prend le temps d’aller les voir et de discuter avec eux, on repart souvent avec du travail. » Les conventions sont aussi l’occasion de rencontrer les lecteurs… et de prendre conscience de l’engouement créé par son travail : « Voir des cosplays de nos personnages est une expérience impressionnante ! »