« J’ai l’impression qu’on est spectateurs d’un monde qui ne va pas bien », déplore Slimane

INTERVIEW « 20 Minutes » a rencontré Slimane et Vitaa à l’occasion de la sortie, ce vendredi, de leur album en duo, « VersuS »

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Slimane et Vitaa, sur la scène du NRJ Music Tour, à Toulouse, le 14 juillet 2019.
Slimane et Vitaa, sur la scène du NRJ Music Tour, à Toulouse, le 14 juillet 2019. — J.M. HAEDRICH/SIPA
  • Ce vendredi sort « VersuS », un album de 19 titres écrits et composés par Vitaa et Slimane qui en interprètent la plupart en duo.
  • « Au départ, on ne voulait pas spécialement faire un album à deux », explique Slimane à « 20 Minutes ». C’est après un premier test en studio que les deux artistes ont été convaincus qu’ils devaient se lancer dans ce projet.
  • « C’est notre vision de la société, de tout ce qui nous entoure, avance Vitaa. On avait envie de parler de nos faiblesses, de nos fragilités, de nos zones d’ombre. »

Il y a trois ans, Slimane se présentait aux auditions à l’aveugle de The Voice en reprenant A fleur de toi de Vitaa, avant de remporter le télécrochet de TF1 quelques semaines plus tard. Par la suite, les chemins des deux artistes n’allaient pas tarder à se croiser, sur le plateau de The Voice Belgique, notamment, où ils furent coachs le temps de deux saisons, en 2017 et 2018. L’an passé, leur chanson en duo, Je te le donne, a été couronnée d’un disque de platine. Et ce vendredi, leur parcours musical commun se poursuit avec la sortie de VersuS, un album de 19 titres qu’ils ont écrits, composés, et dont ils interprètent la majorité en duo. Début juillet, 20 Minutes a été convié à écouter une douzaine de ces chansons et à rencontrer Slimane et Vitaa le temps d’une interview où ils révéleront notamment que ce projet n’avait rien, au départ, d’une évidence…

Cet album, c’est le fruit d’une amitié ?

Slimane (Vitaa étant retenue dans la pièce d’à côté, il commence à répondre seul aux questions) : Oui, je dirais même qu’il a encore plus construit notre amitié. Au départ, entre nous, il était plus question d’une affinité artistique qu’une vraie amitié au sens strict du terme, mais aujourd’hui, après tout ce qu’on s’est dit, tout ce qu’on s’est raconté, tout ce qu’on a écrit ensemble, on est devenus de vrais amis.

Chanter en duo, c’est courant, mais faire tout un album en duo l’est beaucoup moins. Quel a été le déclic ?

Slimane : Je te le donne a été important dans cette histoire. C’est un titre qui nous a un peu échappé. A la base, on l’a fait pour la réédition de l’album de Vitaa [J4M]. Quand on est sortis du studio, on avait l’impression d’avoir quelque chose de fort avec nous, une chanson qui pourrait toucher les gens. Quand elle est sortie, très rapidement, elle ne nous a plus appartenu. Et ensuite, on connaît son histoire.

Pour être très franc, au départ, on ne voulait pas spécialement faire un album à deux. On avait plein de questions et de doutes sur cette idée-là, qui venait de quelqu’un de notre équipe. On a imposé de partir en studio et d’essayer de faire des chansons ensemble pour voir ce qui allait en sortir et si ça allait nous plaire. Quand on a fait la première séance studio, on a chanté Comme un film, qui est sur VersuS, et c’est à ce moment-là qu’on s’est dit qu’on ne pouvait pas ne pas faire cet album ensemble en écrivant ces chansons à deux.

Et écrire des chansons à deux, cela a été facile pour vous ?

Vitaa (qui vient de rejoindre la discussion) : Je reprends la main ? (rires) C’était génial ! Sincèrement, c’était l’élément déterminant dans ce projet. Au début, on avait tous les deux des appréhensions et, en même temps, des envies, des excitations. On s’est dit :"Faisons de la musique, on va voir. On n’avait jamais écrit des chansons aussi rapidement. On était inspirés de façon démultipliée, c’est-à-dire que c’est allé dix fois plus vite. Il arrive avec un thème, j’arrive avec un flow, on crée des choses ensemble. On a conçu cet album avec une grande facilité, sans tomber dans les pièges de la facilité parce qu’on s’était donné un mot d’ordre sur le contenu. On voulait faire un album fort, dont nous serions fiers même dans dix ans.

Slimane : On ne voulait pas que le concept passe au-dessus du sens. Pour revenir sur la manière de travailler, ce qui a fonctionné, c’est qu’il y avait une évidence dans notre manière d’écrire, de composer. Cela a été une création très saine, il n’y a pas eu de dispute, de tension, de désaccord.

Vitaa : C’était fluide. J’étais étonnée, parce que je travaille avec plein d’artistes et, avec certains, en studio, ça ne se passe pas toujours comme ça. Souvent il y en a un qui se repose sur l’autre ou un qui n’a pas assez de détermination. Avec Slimane, on a le sentiment de s’être trouvés comme des jumeaux dans la création car on fonctionne de la même façon. En fait, on s’entraidait.

Qu’est-ce que l’un a appris de l’autre, artistiquement ?

Slimane : Elle m’a beaucoup apporté sur le flow, les placements rythmiques. J’ai toujours aimé l’urbain, mais je n’ai pas cette culture, j’ai une culture de variété française.

Vitaa : J’avais envie de l’entendre sur certains phrasés, propres à la musique urbaine actuelle. Ça lui va tellement bien qu’on dirait qu’il a toujours fait ça. Il a fait un morceau solo sur cet album…

Slimane : Je l’ai fait sans elle et j’ai été dans ça (il sourit).

Vitaa : C’est ça la force d’être deux artistes complètement différents et de se réunir : on s’apporte mutuellement des choses. Ce que j’ai aimé chez lui, c’est son sens des concepts. Moi, j’arrive toujours en studio avec une mélodie, j’écris comme ça, au hasard, et je ne sais pas vraiment où ma chanson va aller jusqu’à ce que j’arrive au refrain. Lui, il réfléchit énormément. Il arrivait tout le temps avec une idée, un concept. C’est génial parce que d’un coup, on est deux cerveaux, on écrit, on y va et ça décuple la créativité.

Parmi les thèmes qui reviennent dans plusieurs chansons de l’album, il y a celui de la pression sociale, celui de correspondre ou non à une certaine image… Vous vouliez faire passer des messages ?

Slimane : Il était important pour nous de ne pas tomber dans le rapport homme/femme facile, de ne faire que de la chanson d’amour. On avait envie de parler de comment aujourd’hui un homme et une femme voient et vivent la société. Le titre XY, par exemple, parle de ce que l’on attend d’un homme et d’une femme. Comme un film parle de la jeune génération que même nous, parfois, n’arrivons pas à comprendre. Ce qui est intéressant, c’est que Vitaa a la vision d’une femme, mais aussi celle d’une mère. Moi, j’ai la vision d’un mec qui aime sortir, faire la fête… On a mis nos points de vue en commun et on a essayé de faire non pas des constats pour juger, mais des constats de ce qui est, tout en se questionnant sur la manière dont on se place par rapport à cela.

Vitaa : C’est notre vision de la société, de tout ce qui nous entoure. Un morceau comme Pas beau évoque vraiment nos complexes, c’est une démarche sincère. On avait envie de parler de nos faiblesses, de nos fragilités, de nos zones d’ombre.

Slimane : En étant deux, on a eu encore plus de facilité à parler avec sincérité parce que l’on n’a pas l’impression de s’adresser à tout un public, à des milliers de personnes, mais à une seule.

Un autre thème, c’est le monde « en vrac », qui ne tourne pas rond, ne va pas bien…

Slimane : J’ai l’impression que l’on est spectateurs d’un monde qui ne va pas bien. On essaie tous à notre petit niveau de faire avancer les choses, les mentalités. C’est vrai que c’était l’occasion de faire un petit bilan de tout ce qu’on ressentait.

Vitaa : C’est générationnel aussi. C’est le fait d’être dans la trentaine : on grandit, on fait ce constat et on commence à s’inquiéter pour nos enfants. Il y a dix ans, j’avais moins conscience de cela. Maintenant, c’est inévitable, il y a une prise de conscience. On est de plus en plus concernés.

Le temps qui passe, qui « file trop vite », revient dans plusieurs chansons. Cela vous fait peur ?

Vitaa : Je ne parlerais pas de peur, mais, encore une fois, de prise de conscience. Je n’ai jamais été aussi à l’aise que dans ma trentaine, je suis très bien dans mes baskets, je me sens en accord avec la femme que je deviens. Mais avant, je ne pensais pas au fait que oui, on vieillit, et qu’il y aura un terme à cette vie. En avançant, je me dis qu’en fait, ça passe vite.

Slimane : L’idée, c’est de se rendre compte que le temps passe et se demander, justement, "Qu’est-ce qu’on fait ?". C’est ne plus être passif dans un monde où on devrait tous devenir des acteurs, avoir un point de vue sur tout ce qui se passe. On fait une variété urbaine et c’était important de ne pas tomber dans le piège du chanteur de variété qui ne prend pas position. On voulait se positionner sur des thèmes qui nous paraissaient importants.

Malgré tous ces constats pessimistes ou mélancoliques, la plupart des morceaux sont « up tempo »…

Vitaa : Vous n’avez écouté que douze titres. Il y a beaucoup de ballades. L’album est assez large, il comprend aussi des morceaux plus posés.

Slimane : On voulait que notre message puisse passer, et aujourd’hui, on connaît les codes pour que cela puisse passer dans la musique. On avait envie de ce paradoxe : faire une chanson facile à écouter mais plus compliquée à entendre.

Des duos, mais pas que…

Vitaa et Slimane interprètent aussi des chansons en solo sur VersuS et, d’autres interprètes sont invités sur certains titres, comme Gims, Camelia Jordana, Kendji Girac ou Amel Bent. « On a vraiment choisi des artistes avec lesquels on n’avait pas encore chanté ou dont on était très proches. On voulait que ça reste assez familial », explique Vitaa.