Journées de l’architecture : Dix projets architecturaux controversés… mais pas toujours pour leur architecture

C'EST MOCHE Les goûts du grand public ne suivent pas toujours les idées des architectes, surtout quand celles-ci sont teintées de scandale

Mathilde Loire

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Le Palais de la Culture et des Sciences est toujours peu apprécié des habitants de Varsovie.
Le Palais de la Culture et des Sciences est toujours peu apprécié des habitants de Varsovie. — Alik Keplicz/AP/SIPA
  • A l’occasion des Journées nationales de l’architecture, 20 Minutes interroge notre rapport aux bâtiments contemporains.
  • Aujourd'hui, nous revenons sur dix projets archituraux qui ont suscité autant de polémiques pour des raisons très variées.

Ils ont, chacun à leur façon, donné lieu à des scandales avant, pendant ou après leur construction – voire les trois. Parfois parce qu’ils sont particulièrement laids, souvent pour ce qu’ils représentent… Ou parce qu’ils ont mal été conçus malgré leur coût. A l’occasion des Journées de l'architecture, 20 Minutes vous raconte dix bâtiments architecturaux qui ont fait scandale.

Woman’s Building, Chicago, Etats-Unis

Croyez-le ou non, ce bâtiment pourtant très classique et élégant a déchaîné les critiques en son temps. Pourquoi ? Il s’agit d’un bâtiment réalisé par une équipe entièrement féminine, sous la supervision de l’architecte Sophia Hayden Bennett – première femme diplômée du prestigieux Institut technologique du Massachussets (MIT) – et construit en… 1883. Conçu à l’occasion de l’Exposition universelle de Chicago, il rassemblait « les succès des femmes » dans les arts et l’artisanat.

On peut imaginer la controverse. Ses détracteurs jugent le bâtiment « craintif », « délicat », « timide » et même… « féminin ». Malgré les oppositions, il est construit comme prévu, et le Woman’s Building devient l’un des éléments les plus populaires de l’Exposition. Il est pourtant détruit, comme la plupart des réalisations, à la fin du salon. Longtemps oubliée, l’histoire du bâtiment est réhabilitée par des féministes américaines et des architectes à partir des années 1960. Le Los Angeles Woman’s Building, construit en 1973, est d’ailleurs nommé d’après le bâtiment de Chicago.

Palais de la culture et des sciences, Varsovie, Pologne

Le Palais de la Culture et des Sciences est toujours peu apprécié des habitants de Varsovie.
Le Palais de la Culture et des Sciences est toujours peu apprécié des habitants de Varsovie. - Alik Keplicz/AP/SIPA

Son 31e étage, offre une vue imprenable sur la capitale polonaise. La tour fait 11 étages de plus, et 231 mètres : il s’agit du plus haut bâtiment de Pologne, et du 9e de l’Union européenne. Le Palais de la culture et des sciences est une volonté de Staline, qui souhaite au début des années 1950 offrir un exemplaire des « sœurs », les gratte-ciel staliniens de l’architecte Lev Roudnev, aux Polonais. Entièrement financée par l’Union soviétique, la tour est construite entre 1952 et 1955 par 3.500 spécialistes et ouvriers de l’URSS. Treize ouvriers d’entre eux décèdent pendant le chantier.

Un cadeau empoisonné pour les Polonais, qui se remettent à peine de la Seconde Guerre mondiale ; la reconstruction du centre-ville de Varsovie, en grande partie détruit, ne s’achèvera qu’en 1988. Le bâtiment est toujours peu apprécié par les habitants, sa destruction a même été envisagée à la chute du régime communiste, en 1989. Il est resté en place, et accueille de nombreux événements. Une blague locale datant des années 1960 est encore citée par de nombreux guides et blogs de voyage : « Le seul habitant heureux de Varsovie est le gardien du palais de la Culture… Car quand il se met à sa fenêtre, il est le seul à ne pas le voir ».

Tour Montparnasse, Paris, France

Un projet de végétalisation de la Tour Montparnasse doit commencer cette année.
Un projet de végétalisation de la Tour Montparnasse doit commencer cette année. - GELY PATRICK/SIPA

Elle se dresse haut dans le ciel parisien, du haut de ses 210 mètres. Si la vue qu’on a depuis son toit est impressionnante, son apparence est moins appréciée. Terminée en 1973, la Tour Montparnasse a eu une histoire compliquée. A partir de 1956 – après une première tentative en 1934 – le quartier Montparnasse, en partie insalubre, est réaménagé. Les premières études pour la tour sont lancées deux ans plus tard, mais sa hauteur fait polémique et le projet est ralenti. Il est repris en 1968, avec le soutien d’André Malraux, ministre de la Culture, et terminé 4 ans plus tard.

La hauteur de la tour, qui dépasse largement les toits de Paris, ainsi que son aspect austère, dérangent toujours. En 1975, la Ville décide d’interdire les immeubles de plus de sept étages. La destruction de la tour est devenue un marronnier des campagnes électorales. En 2016, le concours d’architecture « Demain Montparnasse » a été lancé pour moderniser la tour d’ici 2024. Le projet retenu vise à rendre le gratte-ciel moins énergivore, mais aussi lumineux et transparent, à le végétaliser et à l’orner d’une serre de 18 mètres. Rendez-vous en 2023 pour le résultat final.

Opera House, Sydney, Australie

L'Opera House de Sydney a une histoire compliquée
L'Opera House de Sydney a une histoire compliquée - Paul Brown/REX/Shutterstock/SIPA

L’histoire de l’Opera House de Sydney est si compliquée qu'elle a donné lieu à un opéra en 2016. L’un des monuments les plus célèbres d’Australie, considéré comme la « Huitième merveille du Monde » et inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, a eu une gestation compliquée. En 1957, le projet du danois Jørn Utzon est retenu pour la salle de spectacle – après avoir initialement rejeté de la compétition. Il dispose de 18 millions de dollars australiens, et de 18 mois pour le réaliser – le gouvernement local est pressé, par peur que l’opinion publique se retourne. Mais le chantier, commencé en 1959, prend du retard : Utzon n’a pas tout à fait terminé les plans, et l’équipe fait face à des difficultés climatiques.

En 1965, le gouvernement change ; les nouveaux élus pressent Utzon, critiquent son retard et son design, se plaignent du coût de l’édifice – alors à 22 millions de dollars. L’architecte finit par démissionner en 1966. Il est remplacé par l’Australien Peter Hall, qui altère la vision d’origine. L’opéra sera terminé six ans plus tard, et aura coûté 102 millions de dollars australiens à la fin. L’opéra a présenté ses excuses officielles à Jørn Utzon en 1999.

Portland Building, Etats-Unis

Un cube postmoderne, triste et laid, un plan trop fermé : voilà comment est décrit le projet de Michael Graves pour ce bâtiment accueillant l’administration de Portland, construit en 1982. Il était alors considéré comme un édifice novateur, un exemple du postmodernisme, et a obtenu un prix d’architecture. Les habitants de Portland, eux, ne semblent guère l’apprécier.

En 2014, le futur de ce géant aux colonnes rouges est questionné : le bâtiment subit des infiltrations d’eau, et pose des problèmes structurels. Des voix s’élèvent pour demander sa destruction ; Michael Graves s’y oppose : « C’est comme tuer un enfant », affirme-t-il lors d'une conférence. Un  projet de reconstruction du Portland Building est finalement lancé en 2017 ; il doit se terminer en 2020. L’intérieur doit notamment être refait pour régler les problèmes d’infiltration, et mettre le bâtiment en conformité avec les normes antisismiques.

L’extension de la National Gallery, Londres, Royaume-Uni

Le 30 mai 1984, le Prince Charles est invité à remettre la Médaille d’or royale d’architecture à l’Indien Charles Correa, à l’occasion du 150e anniversaire de l’institut royal des architectes britanniques (RIBA). Prenant tout le monde par surprise, il profite de son discours pour critiquer le projet de l’architecte Peter Ahrends pour l’extension de la National Gallery. « Ce qui est proposé est comme un monstrueux furoncle sur le visage d’un ami très aimé et élégant. »

La controverse est lancée, le projet Ahrends est délaissé au profit d'un design post-moderne des architectes Robert Venturi et Denise Scott Brown – qui orne toujours le côté de la National Gallery depuis 1991. L’épisode est toutefois resté célèbre, tant l’intervention a semblé malvenue à beaucoup. Le Cabuncle («furoncle » en Anglais) est désormais le nom d’un prix britannique d’architecture… Qui récompense les pires projets architecturaux de l’année.

Torre Agbar, Barcelone

Les Barcelonais l'appellent
Les Barcelonais l'appellent - Kriz Krystof/AP/SIPA

Un pénis, un tampon ou un suppositoire ? La rédaction de 20 Minutes est divisée, faites votre choix. La Torre Agbar n’est pas tant l’objet de controverses que celui de moqueries et de bons mots plus ou moins explicites. Imaginée par l’architecte français Jean Nouvel, elle s’élève à 142 mètres. Inaugurée en 2005 comme le siège du groupe Agbar, la société des Eaux de Barcelone, elle a changé plusieurs fois de propriétaires, a failli être transformée en hôtel de luxe, mais reste finalement un immeuble de bureaux. Certains sont aujourd’hui occupés par Facebook.

La tour est située à l’orée du quartier Poblenou, l’ancien cœur industriel devenu quartier bobo de la cité catalane. Jean Nouvel a expliqué s'être inspiré des montagnes de Montserrat ; la forme de la tour serait aussi supposée représenter un geyser. Cela n’a pas empêché les Barcelonais de surnommer la tour Glòries « el supositori » (le suppositoire)… Ou d’autres noms moins avouables.

Antilia Tower, Mumbai, Inde

173 mètres de haut, 27 étages, 6 sous-sols de parking, 29 chambres, 3 piscines, 3 héliports, un cinéma et un théâtre, et 37.000 m² de superficie : la tour Antilia, achevée en 2010 à Mumbai, en Inde, n’est occupée que par une seule famille – et ses nombreux domestiques. C’est celle de Mukesh Ambani, l’homme le plus riche d’Inde et la 5e fortune mondiale. La tour se dresse à quelques kilomètres seulement de l’un des plus grands bidonvilles de Mumbai, une ville où les écarts de richesse dont déjà considérables.

L’acquisition du terrain en 2002 par Mukesh Ambani, pour 215 millions de roupies (2,7 millions d’euros) auprès d’une ONG musulmane, a été critiquée par plusieurs responsables politiques. Selon eux, le milliardaire n’a pas payé le terrain, acquis lors d’une vente aux enchères, à sa juste valeur. L’opulence du bâtiment est très mal vue des habitants comme des médias. En 2011, on apprend même un article du New York Times que Mukesh Ambani et sa famille utilisent en réalité la tour controversée comme un simple « pied-à-terre », et vive dans une tour « plus modeste » de 14 étages, au sud de la ville.

20 Fenchurch Street, Londres

Le
Le - High Level/Shutterstock/SIPA

Cette tour au renflement étrange, surnommée « Walkie Talkie », n’est pas très appréciée des Londoniens. Et son architecture curviligne a causé un problème de taille. Pendant la construction, on a réalisé que les grandes vitres curvilignes de la tour agissaient comme des miroirs concaves. Si le soleil brille directement sur le bâtiment, celui-ci redirige les rayons sur les rues qui le bordent au sud.

A l’été 2013, des températures entre 91 °C et 117 °C ont été relevées dans la rue, avec quelques conséquences malheureuses. Une Jaguar a vu ses portes extérieures fondre, le paillasson d’une boutique a brûlé, et plusieurs sièges de vélos ont été détruits. Un journaliste s’est même amusé, comme ceux de 20 Minutes en pleine canicule, à faire cuire des œufs dans la rue – mais lui y est parvenu. Un auvent a été installé sur la tour, mais cet épisode lui a valu le nom de « Walkie Scorchie » («torride »). Ce gratte-ciel est par ailleurs lauréat 2015 du fameux Cabuncle Prize, inspiré par le Prince Charles.

Le stade d’Al Wakrah, Qatar

Le stade Al Janoub, situé dans la ville d’Al Wakrah, est le deuxième des huit stades qui accueilleront la Coupe du monde de football masculine 2022 au Qatar. Son architecte Zaha Hadid se retrouve sous le feu des critiques dès 2013, lorsqu’elle dévoile son projet, basé sur la forme du boutre, un bateau de pêche traditionnel de la région. Nombreux sont ceux à faire remarquer que le futur stade ressemble également à… une vulve.

L’année suivante, peu avant le début des travaux, Zaha Hadid est interrogée par The Guardian sur la mort de plus de 1.000 ouvriers immigrés au Qatar venus travailler sur les chantiers de la Coupe du monde, dont celui du stade. Elle répond qu’elle n’a « rien à voir avec les ouvriers » en tant qu’architecte, que c’est la responsabilité du gouvernement qatari. La polémique humanitaire et politique dépasse la controverse architecturale. Le stade a toutefois été inauguré le 16 mai 2019, mais sans Hadid, décédée en 2016.