Journées de l’architecture : Pourquoi le Centre Pompidou incarne toujours le bâtiment contemporain par excellence ?

C'EST MOCHE Lors de sa construction dans les années 1970, le Centre Pompidou n’a pas été épargné par les critiques. Il est aujourd’hui le centre nerveux d’un quartier parisien dynamique

Mathilde Loire

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Le Centre Pompidou a été construit sur le plateau Beaubourg, un ancien îlot insalubre de Paris.
Le Centre Pompidou a été construit sur le plateau Beaubourg, un ancien îlot insalubre de Paris. — GELY PATRICK/SIPA
  • A l’occasion des Journées nationales de l’architecture, 20 Minutes interroge notre rapport aux bâtiments contemporains.
  • Aujourd’hui, nous revenons sur l’histoire du Centre Pompidou.
  • L’œuvre de Renzo Piano et Richard Rodgers a longtemps fait débat mais est aujourd’hui accepté par les Parisiens et touristes

On le voit de loin. Ses tuyaux colorés qui rompent avec les toits gris du Marais, ses grandes vitres de verre qui reflètent le soleil, son escalator en forme de « chenille », sa piazza vivante et gorgée de lumière en plein centre de Paris… Au cœur du IVe arrondissement, entre le Marais et les Halles, le Centre Pompidou dresse fièrement sa carcasse inattendue depuis plus de 40 ans.

« Bâtiment informe » ou « usine à gaz » pour les uns, bel exemple de monument parisien pour les autres, l’architecture du Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou ne laisse personne indifférent, aujourd’hui encore. Si sa construction fit scandale à bien des égards, comme la Tour Eiffel en son temps, il est aujourd’hui un lieu central de la vie culturelle de la capitale.

Les arts en un seul lieu

Retour en 1969. Le président de la République George Pompidou souhaite la construction d’un centre culturel pluridisciplinaire, destiné à réunir tous les arts en un seul lieu, et à rendre à Paris une place de choix sur la scène internationale. Le lieu sera le plateau Beaubourg : ancien îlot insalubre de Paris, il a été en partie rasé dans les années 1930, puis transformé en parking. En 1970, il est décidé de réunir le projet de musée avec celui de grande bibliothèque publique, pour attirer tous les publics. Un concours d’idées est lancé en décembre 1970.

681 concurrents du monde entier, issus de 49 pays différents, proposent des projets. C’est celui des Italiens Renzo Piano et Grianfranco Franchini et de l’Anglais Richard Rodgers, jeunes architectes d’une trentaine d’années alors peu connus, qui est retenu ; seuls Piano et Rodgers assureront la conduite du chantier.

Le chantier du centre culturel a duré cinq ans.
Le chantier du centre culturel a duré cinq ans. - JASSIN/SIPA

Aménagement souple

Leur plan implante le bâtiment selon un axe nord-sud, permettant de n’occuper que la moitié du terrain et de créer une vaste esplanade, la « piazza ». Conçu comme un « diagramme spatial évolutif », le bâtiment se compose de huit niveaux accessibles au public, de 7.500 m² chacun. La structure est externalisée, pour permettre une plus grande souplesse dans l’aménagement. « Sur la Piazza et à l’extérieur du volume utilisable, on a rassemblé tous les équipements du mouvement du public. Sur le côté opposé, on a centrifugé tous les équipements techniques et les canalisations. Ainsi chaque étage est-il complètement libre et utilisable, pour toute forme d’activité culturelle connue ou à trouver », explique l’architecte Renzo Piano dans sa présentation du Centre.

Le chantier débute en mai 1972 ; il durera cinq ans et devient politique. En 1974, George Pompidou décède. Valéry Giscard d’Estaing, élu président de la République, envisage d’arrêter le projet, tandis que son premier ministre, Jacques Chirac, milite pour que le chantier soit terminé. La poursuite des travaux est autorisée en août 1974.

Un quartier insalubre

Les étages se dressent et peu à peu apparaissent les tuyaux, le verre et la structure d’acier. Les Parisiens sont partagés entre la curiosité et la critique. « Il y avait les pour et les contre », se souvient Yves, habitant du quartier depuis 1972 et ancien employé de la librairie du Centre Pompidou. « Les "contre" trouvaient que c’était un lieu industriel, ils le prenaient pour un silo. Ils ont pratiquement tous changé d’avis. C’était quand même un lieu innovant dans un quartier jusque-là insalubre. » Une dizaine de rues du plateau Beaubourg ont été partiellement ou entièrement détruite pour construire le centre culturel. « C’était un ensemble de taudis, selon Yves. La construction du Centre a amené une certaine forme d’aération. »

Jean d’Ormesson, alors directeur général du Figaro, évoque l’inauguration du Centre dans un éditorial le 31 janvier 1977 avec ces mots : « C’est atroce. On dirait une usine, un paquebot, une raffinerie. Une espèce d’écorché monstrueux et multicolore, avec ses tripes à l’air ». Il fait pourtant l’éloge du projet : s’il convient que « l’usine de Beaubourg ne peut pas prétendre à la même forme de beauté » que les monuments parisiens, il voit dans le Centre Pompidou « avec ses airs d’usine, de machine, d’outil, (…) une formidable tentative pour mettre enfin la culture, jadis réservée à l’élite, à la portée de tous. […] »

Succès dès l’ouverture

Et le succès est au rendez-vous. Dès l’ouverture au public, le 2 février 1977, les visiteurs se pressent en nombre dans le nouveau centre culturel. Un reportage du 6 février 1977 évoque ainsi 40.000 visiteurs en une journée. Le Centre Pompidou devient rapidement l’un des lieux culturels les plus fréquentés de France. Les abords sont rénovés, la vie du quartier s’organise autour du centre nerveux que sont le bâtiment et la piazza.

Au nord du plateau, le quartier de l’Horloge est terminé en 1979. « Nous avons un rapport quotidien et direct avec le lieu. Les membres de la copropriété aiment ce bâtiment, il est assez majestueux grâce au contraste avec le reste du quartier », estime Frédéric Devenoge, architecte et président de l’association Tempo, qui réunit des habitants du quartier de l’Horloge.

Hypermodernité

« Aujourd’hui on ne peut plus détester le Centre », estime Michel Micheau, professeur émérite en urbanisme et responsable des arts visuels de la paroisse de Saint-Merry, l’église voisine. « C’est un bâtiment qui date de son époque, celle d’une hypermodernité. Il raconte des tas d’histoires architecturales, on peut y projeter son imagination. »

La piazza permet de faire le lien entre le Centre Pompidou et le quartier.
La piazza permet de faire le lien entre le Centre Pompidou et le quartier. - Caro/Muhs/SIPA

Sa piazza inclinée, souvent occupée par les touristes, les jeunes parisiens et les artistes de rue, est un élément essentiel du lien entre le Centre Pompidou et le quartier. Voulue comme un prolongement extérieur du hall du Centre Pompidou par les architectes, « elle a engendré de la vie, beaucoup de choses s’y passent », estime Michel Micheau. Abdelkader Damani, fondateur et directeur artistique de la Biennale d’architecture d’Orléans, explique à 20 Minutes : « Les concepteurs du Centre Pompidou ont inscrit leur bâtiment dans l’histoire, ils ont pris modèle sur la place centrale de Sienne, avec cette pente en amphithéâtre qui fait lieu de vie, et place le musée comme un décor de théâtre. Et pourtant, c’est un bâtiment tout à fait contemporain. »

« Il est là depuis que je suis née, je suis habituée. »

Pour Suzanne, vingtenaire parisienne qui a grandi dans une rue parallèle à la piazza, le Centre Pompidou est un objet familier. « Si je le trouve beau ? C’est dur à dire. Il est là depuis que je suis née, je suis habituée. » Elle le voit comme « un gros pavé au milieu de la mare, très compacte. J’aime le regarder, c’est un bâtiment intéressant. Je l’ai mieux compris quand on m’a expliqué sa structure. »

Frédéric Devenoge ne dit pas autre chose : « Chez les visiteurs qui ne sont pas habitués, il y a souvent de l’incompréhension face à cette architecture, mais elle disparaît lorsqu’on en explique les raisons. Les côtés du bâtiment, et la façade côté piazza avec la chenille, sont tellement extravagants que les gens ne se posent pas la question de sa beauté ou pas. »

Une architecture qui ne vieillit pas

Il suffit de déambuler dans les rues anciennes et étroites autour de Saint-Merry avant de déboucher sur la piazza ensoleillée pour comprendre l’attrait du Centre Pompidou. Son architecture hors du commun est d’autant plus appréciée que sa construction a engendré un quartier dynamique. « Les gens ont conscience que le projet a permis une aventure dans la ville. On ne peut plus dissocier Beaubourg de son environnement urbain, affirme Michel Micheau. C’est un bâtiment exceptionnel, qui fait battre le cœur de Paris. Dans le réseau de rues autour, des mondes se côtoient, autour d’une architecture qui ne vieillit pas. »

Le Centre Pompidou est un bâtiment qui reste surprenant dans le paysage parisien.
Le Centre Pompidou est un bâtiment qui reste surprenant dans le paysage parisien. - Mario FOURMY/SIPA

Plus de 40 ans après sa conception, le Centre Pompidou reste un bâtiment à part. Il fait « partie des meubles » pour ses riverains, reste une destination incontournable pour les touristes. Pour Abdelkader Damani, « Le Centre Pompidou c’est le seul bâtiment parisien que l’on "voit" encore, qui étonne. Les autres sont entrés dans le paysage. Même 30 ans après, le Centre Pompidou est toujours une surprise. »