«The Hunt», «Bastille Day», «Made in France»... Les fictions condamnées par l'actualité

AUTOCENSURE Ces dernières années, à l’image du thriller « The Hunt », plusieurs œuvres de fictions ont vu leur diffusion suspendue ou annulée à la suite de drames survenus dans l’actualité

Fabien Randanne

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Betty Gilpin dans le film "The Hunt".
Betty Gilpin dans le film "The Hunt". — Universal Pictures France
  • Le studio Universal a annoncé l’annulation de la sortie du film «The Hunt» suite aux fusillades d’El Paso et de Dayton.
  • Par le passé d’autres œuvres de fiction ont vu leur exploitation perturbée par l’actualité. Une scène du film «Gangster Squad» avait par exemple dû être retirée après la tuerie dans un cinéma du Colorado en 2012.
  • En France, «Bastille Day» fut retiré de l’affiche au lendemain de l’attentat de Nice en 2016 et, quelques mois plus tôt, «Made in France» sortait en e-cinéma et non dans les salles en raison des attaques terroristes à Paris.

En fin de semaine dernière, Universal sonnait le glas de The Hunt. Le studio américain a annoncé sa décision d'annuler la sortie de ce film après une polémique liée aux récentes fusillades aux Etats-Unis. Le long-métrage, présenté comme un « thriller satirique et social », montrait des riches traquant et tuant, par pur plaisir et mépris de classe, des pauvres dans des Etats ruraux conservateurs et bastions du parti républicain.

« Le film qui va sortir cherche à allumer le feu et à provoquer le chaos », s'était indigné Donald Trump dans une série de tweets en s’attaquant au « Hollywood gauchiste ». « Nous comprenons que ce n’est pas le bon moment pour sortir ce film », a réagi Universal, qui avait déjà suspendu la campagne publicitaire au regard des tueries d’El Paso (Texas) et Dayton (Ohio).

Le cas The Hunt est loin d’être le premier du genre. Avant lui, bon nombre de fictions ont vu leurs sorties repoussées, voire annulées, en raison de l’actualité. En voici quelques exemples.

Une fusillade disparaît de « Gangster Squad » après la tuerie d’Aurora

20 juillet 2012, en pleine projection de The Dark Night Rises, James Eagan Holmes, armé, s’introduit dans une salle de cinéma d’Aurora (Colorado) et tire sur les spectateurs, faisant 12 morts et 58 blessés. L’Amérique est sous le choc. Du côté de la Warner, c’est la panique. Le studio doit sortir deux mois plus tard l’un de ses longs-métrages les plus prometteurs de l’année : Gangster Squad, de Ruben Fleischer, avec Ryan Gosling, Sean Penn, Josh Brolin et Emma Stone dans les rôles principaux. Or, l’une des scènes de ce long-métrage montre une fusillade dans un cinéma. Une séquence dont la bande-annonce donne un aperçu.

Warner décide de reporter la sortie au mois de janvier de l’année suivante. Entre-temps, la scène posant problème disparaît du montage final et de la bande-annonce. Pour que la coupe passe inaperçue, le réalisateur réécrit des morceaux de scénarios et tourne de nouvelles scènes.

« Bastille Day » quitte l’affiche après l’attentat de Nice

Il y a trois ans, Bastille Day de James Watkins était opportunément lancé dans les salles françaises le 13 juillet («Bastille Day » est le nom donné à la Fête nationale française en anglais). Sur l’affiche, les deux acteurs principaux, Idris Elba et Richard Madden, étaient surmontés du slogan « Cette année, le feu d’artifice, c’est eux ». Le scénario, lui, évoquait un attentat à Paris.

Le 14 juillet, au lendemain de la sortie de ce thriller américain, à Nice, une attaque terroriste au camion-bélier en plein feu d’artifice, sur la promenade des Anglais, fait 86 morts et plus de 450 blessés. Dans un premier temps, le distributeur Studio Canal décide de retirer les affiches dont la phrase mise en exergue prend une macabre résonance. Puis, le 16 juillet, il demande à l’ensemble des cinémas le diffusant de déprogrammer purement et simplement Bastille Day.

« Made in France » et les attaques djihadiste en France

Quelques mois plus tôt, c’est Made in France, le thriller de Nicolas Boukhrief qui a été privé de grand écran avant même sa sortie, qui était prévue le 18 novembre 2015. Sauf que l’intrigue est centrée sur un journaliste qui infiltre les milieux intégriste de la banlieue parisienne et sur des jeunes constituant une cellule djihadiste en vue de perpétrer des attentats. Les attaques djihadiste du 13-Novembre et le traumatisme provoqué rendaient difficilement envisageable le maintien de l’exploitation en salle de Made in France.

Le distributeur Pretty Pictures a d’abord voulu la reporter au 20 janvier, tout en ajoutant la mention « Ce film a été tourné avant les attentats de janvier 2015 » en ouverture de la bande-annonce. Il a fini par opter pour une diffusion en vidéo à la demande. « Initialement prévu sur une centaine de copies, le film ne pouvait plus être exposé comme il aurait dû l’être. Il nous a semblé préférable de proposer le film à chaque foyer dans toute la France, dès maintenant », avançait début janvier 2016 James Velaise, le président de Pretty Pictures à 20 Minutes. Et d’ajouter : « Quelques cinémas indépendants ont manifesté le désir de le défendre, mais pas en nombre suffisant pour couvrir toutes les grandes agglomérations. »

« L’interview qui tue ! » flinguée par une cyberattaque

La diplomatie peut aussi interférer dans la sortie des films. Ce fut le cas en 2014 de L’interview qui tue ! (The Interview en VO). Si le résultat – une farce potache assez navrante signée Seth Rogen et Evan Goldberg – ne restera pas dans l’histoire du cinéma, son destin rocambolesque lui, est mémorable. Cette comédie plonge un animateur de talk-show et son producteur (James Franco et Seth Rogen) dans une histoire de complot visant à assassiner le dictateur nord-coréen Kim Jong-un. Une idée qui n’a pas du tout plu du côté de Pyongyang.

Le studio Sony Pictures a été victime d’une cyberattaque, les pirates menaçant ensuite de faire fuiter des informations confidentielles. Le tout a pris des proportions dantesques, Barack Obama allant jusqu’à accuser la Corée du Nord de « cybervandalisme » tandis que celle-ci a nié toute implication dans l'affaire de piratage. Des menaces d’attentats dans les salles qui projetteraient le film ont poussé Sony Pictures a annuler la sortie puis, face au tollé suscité, a trouvé un compromis en ne le sortant que dans un nombre de salles restreint parallèlement à une mise à disposition en vidéo à la demande. La sortie dans les salles françaises, également annulée dans un premier temps, a fini par être fixée au 28 janvier 2015. Elle s’est soldée par un échec : à peine plus de 36.000 entrées.

« Heathers », dépassée par la réalité

Les films ne sont pas les seuls à être les victimes collatérales de l’actu. L’an passé, l’adaptation en série d’Heathers, film des années 1980 au statut culte aux Etats-Unis, a eu un parcours chaotique. Avec un sens aigu de la satire et un cynisme au vitriol, elle ambitionnait de parler de la violence en milieu scolaire. Un contenu sulfureux que la chaîne Paramount Network a préféré manipuler avec la plus grande précaution. Annoncée pour le printemps 2018, elle a été repoussée à l’été suite à la tuerie au lycée de Parkland (Floride) qui a fait 17 morts, le 14 février. Puis, une nouvelle fusillade dans un lycée, à Santa-Fe (Texas), au mois de mai, fait 10 morts et décide la chaîne à annuler la diffusion des dix épisodes et à ne pas reconduire Heathers pour une deuxième saison. La série sera quand même diffusée quelques mois plus tard dans une poignée de pays (Portugal, Islande, Finlande, Pologne, Grèce…). A l’automne, Paramount Network tente de redonner une chance à son show qu’elle remanie pour le ramener à neuf épisodes. Le 28 octobre, au lendemain d’une fusillade ayant fait dix morts dans une synagogue de Pittsburgh, elle annonce que les épisodes 7 et 8 ne passeront pas à l’antenne et seront seulement visibles en ligne.