Archive of Our Own, site de fanfiction, est nommé aux Hugo Awards, prestigieux prix littéraire

FANTASY Le premier site de fanfiction au monde en fréquentation est nommé à un prix littéraire prestigieux qui sera décerné le 18 août

Mathilde Loire

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«Harry Potter» fait partie des œuvres les plus populaires sur le site de fanfiction Archive of Our Own
«Harry Potter» fait partie des œuvres les plus populaires sur le site de fanfiction Archive of Our Own — Nils Jorgensen/Shutters/SIPA
  • Le prestigieux prix littéraire Hugo, qui récompense la science-fiction et la fantasy, sera remis le 18 août à Dublin.
  • Parmi les nommés, le site de fanfictions Archive of Our Own a créé la surprise.
  • C'est une vraie reconnaissance pour le site de fanfictions le plus fréquenté.

Quand la liste des nommés pour les Hugo Awards a été dévoilée en avril 2019, les communautés de fans sur Internet se sont trouvées en émoi. Ce prestigieux prix littéraire de science-fiction et de fantasy a nommé dans la catégorie «Best Related Works» l’association Organisation for Transformative Works (OTW) et son site de fanfictions, Archive or Our Own.

« AO3 » comme l’appellent ses utilisateurs, créé en 2005, est le premier site de fanfictions – des histoires écrites par des fans à partir d’un univers existant – en termes de fréquentation, selon l'index Alexa. A l’heure où nous écrivons ces lignes, il y a sur AO3 33.440 fandoms – les univers à partir desquels les fans écrivent des histoires – et 2.030.000 utilisateurs inscrits. 10 millions d’utilisateurs fréquentent le site chaque semaine sans être forcément inscrits, selon OTW. Les textes sont surtout publiés en Anglais, mais une cinquantaine d’autres langues sont présentes. On trouve notamment plus de 22.000 textes en Français sur les 5.062.000 travaux publiés : des fanfictions, en écrasante majorité, mais aussi des fanvidéos, des fan-arts ou des « podfics », des fanfictions au format audio. L’association compte 720 bénévoles, dont 440 s’occupent d’AO3.

Archive de fanfictions

Archive of Our Own, dont le nom s’inspire de A Room of One’s Own, le titre anglais du roman de Virginia Woolf Une Chambre à soi, se présente comme un dépôt d'« archives de fanfictions » qui préserve et héberge des travaux de fans. Un grand nombre de fanfictions portent effectivement sur des fandoms issus de la science-fiction ou de la fantasy – Harry Potter, Star Wars et les films Marvel sont les univers les plus populaires du site.

La nomination au prix Hugo est donc un signal important pour la fanfiction, une pratique longtemps décriée mais qui gagne en visibilité. La catégorie « Best Related Works », soit « Meilleur travail apparenté », récompense chaque année des œuvres de non-fiction ou de commentaires sur la littérature SF et fantasy. On compte parmi les lauréats Isaac Asimov, Ursual K. Le Guin ou Neil Gaiman. Le ou la lauréate 2019 sera dévoilée le 18 août lors de la cérémonie des prix Hugo, qui se déroule chaque année lors de la World Science-Fiction Convention, cette année à Dublin.

Claudia Rebaza, ancienne bibliothécaire universitaire, volontaire pour OTW depuis 2011 et responsable de la communication, revient sur la démarche spécifique d’Archive of Our Own et la signification de cette nomination.

Comment a été accueillie la nomination aux Hugo Awards par les fans et par l’équipe du site ?

Beaucoup de créateurs ont ressenti cette nomination comme une forme de reconnaissance, qu’ils n’attendaient pas mais trouvent excitantes. Cela permet aussi aux fans d’introduire plus facilement la fanfiction aux gens qui ne connaissent pas. Quant à OTW, cela nous a donné de la visibilité, et amené vers nous des gens qui n’avaient jamais entendu parler de Archive of Our Own ou de notre association.

OTW présente Archive of Our Own comme un site d’archives plus que comme une communauté en ligne : qu’est-ce que cela signifie ?

Organisation for Transformative Works a été créé en 2007, en réponse à plusieurs problèmes qui affectaient les fans à l’époque : des tentatives de commercialisation des œuvres de fans par certains sites, des problèmes de censure sur d’autres, et des problèmes d’inégalités de genre dans un monde pourtant très féminin. Il y avait aussi un besoin de préserver certaines œuvres qui risquaient de disparaître parce que les plateformes fermaient, ou changeaient d’orientation et supprimaient leurs contenus… AO3 a été créé dans ce sens. Une de nos fondatrices, Naomi Novik, a dit lors de notre 10e anniversaire, que nous voulions être « la bibliothèque, l’endroit ennuyeux mais que tout le monde connaît, et qui est là si on en a besoin ».

Être une archive signifie qu’il y a des limites à ce que AO3 va devenir. Nous ne prévoyons pas d’ajouter des forums ou des espaces de discussions, par exemple, même si nous sommes ravis que les lecteurs et auteurs interagissent dans les commentaires. Nous aimerions développer une interface multilangues, ou la possibilité d’héberger des vidéos, images et fichiers audios directement sur le site. Mais nos moyens limités, et la croissance rapide du site, ont fait que nous avons été concentrés sur la maintenance du site.

Le site a en effet beaucoup grandi en 11 ans, comment l’expliquez-vous ?

AO3 a toujours été destiné à accueillir un large nombre d’œuvres, mais le gros changement date de 2012 : Fanfiction.net [créé en, 1998, auparavant le plus gros site de fanfictions, N.D.L.R.] a supprimé de son site plusieurs travaux qui contrevenaient à ses conditions d’utilisations, et beaucoup de gens ont donc déménagé leurs œuvres sur AO3. Il y a eu tellement de gens que nous avons dû fermer les inscriptions sur AO3 pendant un temps.

De nombreuses personnes sont également arrivées l’an dernier, quand Tumblr a annoncé la limitation des contenus à caractère sexuels. Et parfois, nous avons des arrivées massives de nouveaux utilisateurs que nous ne pouvons pas toujours expliquer. Il suffit que quelqu’un fasse de la publicité pour une fanfiction sur son réseau social pour que de nouvelles personnes découvrent le site. Cette année, beaucoup d’internautes chinois sont arrivés par Weibo, le Twitter chinois.

Et la fanfiction est plus visible dans les médias, la recherche, la culture populaire…

La recherche sur les cultures de fans existe depuis 40 ans, mais il y a peut-être plus de chercheurs dans plus d’institutions qui s’y intéressent. Je pense que ce qui a vraiment changé, c’est le discours général autour des pratiques de fans en général. Par exemple, chaque année en juin-juillet, beaucoup de médias parlent des fans et des conventions de fans, parce que le Comic Con de San Diego pèse lourd dans l’industrie du divertissement. De nombreux auteurs de littérature « young adult » ont commencé par la fanfiction, et le mentionnent en interviews. Il y a toute une génération qui, si elle ne crée pas forcément, est plus familière avec les travaux de fans, en a entendu parler.

Dès les débuts d’Internet, les fans l’ont utilisé pour discuter et échanger leurs travaux. L’expansion du web, des supports techniques, a étendu le nombre de créateurs et de type de contenus que l’on peut créer à partir d’un fandom. Les fans bougent de plateformes en plateformes, les communautés sont très dynamiques, les fanfictions inspirent d’autres fanfictions. Il n’y a pas vraiment de limites à ce que l’on peut créer à partir des œuvres que l’on aime. Notre but, avec Archive of Our Own, est de servir de point de références pour les fandoms, en préservant leur passé. Si vous découvrez une œuvre mais que le fandom n’est plus actif, vous pouvez toujours venir voir ce qui a été fait avant par d’autres fans.

 

Naissance d’une nation (de fans)

La fanfiction moderne s’est développée dans les années 1960 autour de Star Trek. Dès l’apparition d’Internet, les communautés de fans ont essaimé sur le web, regroupées par fandoms, par langue ou par affinités. D’abord présents dans des newsletters et des blogs, leurs auteurs – en majorité des femmes – ont investi la plateforme LiveJournal, puis Tumblr, Wattpad et les réseaux sociaux.