La romancière Toni Morrison, prix Nobel et monument de la littérature américaine, est décédée

DECES Prix Nobel de littérature, la romancière est décédée à l’âge de 88 ans

20 Minutes avec AFP

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La romancière Toni Morrison.
La romancière Toni Morrison. — Bebeto Matthews/AP/SIPA

La romancière américaine Toni Morrison s'est éteinte dans la nuit de lundi à ce mardi à l’âge de 88 ans, a indiqué son éditeur Knopf. « Toni Morrison est décédée paisiblement la nuit dernière, entourée de sa famille et de ses amis », a précisé un communiqué de ses proches. Le texte précise que l’écrivaine est décédée à l’issue d’une courte maladie, sans préciser laquelle.

Avec onze romans parmi lesquels Beloved (prix Pulitzer 1988), Home (2012) ou encore Délivrances (2015), la majestueuse écrivaine aux dreadlocks poivre et sel a été la seule autrice afro-américaine à recevoir un Prix Nobel de littérature (en 1993) et la première Noire à obtenir une chaire à l’université de Princeton, sanctuaire longtemps réservé aux hommes blancs. Descendante d’une famille d’esclaves, Toni Morrison est connue pour avoir donné une visibilité littéraire aux Noirs.

De Chloé Anthony Wofford à Toni Morrison

Enfant de la Grande Dépression, Chloé Anthony Wofford (patronyme du planteur blanc qui possédait ses grands-parents esclaves) est née le 18 février 1931 à Lorain, près de Cleveland dans l’Ohio (nord), dans une famille ouvrière de quatre enfants. Élevée par un père qui détestait les Blancs et une mère au foyer gaie et bienveillante, Toni Morrison grandit dans un milieu pauvre et multiculturel. Elle affirme n’avoir jamais eu vraiment conscience de la ségrégation jusqu’à ce qu’elle parte en 1949 pour Howard University, surnommé la « Black Harvard », à Washington.

Elle poursuit ses études à l’université de Cornell et y présente une thèse sur le suicide chez William Faulkner et Virginia Woolf. Elle devient professeure de littérature au Texas avant de revenir à Washington. En 1958, elle épouse Harold Morrison, un étudiant en architecture d’origine jamaïcaine, mais le quitte en 1964 et s’installe avec leurs deux fils de 3 ans et 3 mois à New York.

« Le tableau vivant d’une face essentielle de la réalité américaine »

Alors que l’Amérique est en pleine lutte pour les droits civiques, elle devient éditrice chez Random House et milite pour la cause noire en publiant les biographies de Mohammed Ali et Angela Davis. Son anthologie d’écrivains noirs The Black Book (1974), plusieurs fois rééditée, incite toute une génération d’auteurs à faire entendre leur voix.

Mue par « la joie et non la déception » et douée d’une force de caractère et d’un humour à toute épreuve, Toni Morrison publie, à 39 ans, The Bluest Eye : un premier livre aux antipodes des récits militants du « Black Power » alors en vogue mais aussi des plaidoyers sociaux et des descriptions exotiques. Elle y raconte l’histoire d’une adolescente noire, une de ses camarades, qui rêve de la beauté des poupées aux yeux bleus et qui sombrera dans la folie après avoir été mise enceinte par son père adoptif. Elle n’en vend que 700.

La reconnaissance arrive en 1977 avec Le Chant de Salomon et le triomphe mondial en 1985 avec Beloved. L’histoire tragique d’une ancienne esclave qui tue sa fille pour lui éviter cet asservissement lui vaut le Pulitzer. En 1993, elle reçoit le Prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre. Lors de sa remise, l’Académie suédoise salue dans l’œuvre de cette New-Yorkaise d’adoption « une puissante imagination, une expressivité poétique et le tableau vivant d’une face essentielle de la réalité américaine ». En 2006, le New York Times consacre Beloved comme « meilleur roman des 25 dernières années ».

« Le premier président noir » américain

Habituée des tribunes de presse, elle lance en 1998 que Bill Clinton, alors en plein scandale Lewinsky, est le « premier président noir » américain. « Il a été traité comme un noir dans la rue, déjà coupable, déjà criminel », expliquera cette démocrate convaincue quelques années après. Fervente soutien de Barack Obama, elle publie dans le New Yorker, au lendemain de l’élection de Donald Trump, un article intitulé En deuil de la blancheur.

Si elle écrit d’abord « pour les Noirs », son écriture métissée, « jazzée », folklorique, veut, dans un second temps, dépasser l'« obsession de la couleur » pour toucher le lecteur dans ce qu’il a d’universel. « J’aimerais écrire sur des Noirs sans avoir à dire qu’ils sont noirs. Exactement comme les Blancs écrivent sur les Blancs », aimait-elle répéter de sa voix grave, entrecoupée de rires communicatifs.