Romans et faits divers: En 1890, la France découvre la «véritable Madame Bovary»

LE MEURTRE ET LA PLUME Trois décennies après la parution du roman de Gustave Flaubert, un journal révèle l’histoire d’une jeune normande. Les similitudes avec Emma Bovary sont troublantes, mais ce n’est pas la seule affaire qui inspira l’écrivain

Mathilde Cousin

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Jennifer Jones interprète Emma Bovary, en 1949.
Jennifer Jones interprète Emma Bovary, en 1949. — Mary Evans/AF Archive
  • 20 Minutes en partenariat avec Retronews revient cette semaine sur les faits divers qui ont inspiré la littérature française.
  • En 1857, paraît Madame Bovary. Le livre fait scandale.
  • Trois décennies plus tard, Le Journal de Rouen explique avoir trouvé « la véritable madame Bovary » : une jeune Normande, à la vie similaire à celle du personnage principal de Flaubert.

Cet été en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, 20 Minutes plonge sa plume dans le sang en expliquant comment des faits divers ont donné naissance à de grands romans. Aujourd’hui, Madame Bovary et les affaires Lafarge et Delamare.

« La véritable Madame Bovary », annonce à ses lecteurs le Journal de Rouen, en novembre 1890. Trois décennies après la parution du roman de Flaubert, l’article fait sensation. L’auteur y dévoile de troublantes similitudes entre l’histoire d’une jeune normande, Delphine Delamare, et celle d’Emma Bovary.

Tout comme Emma, Delphine Delamare était « romanesque et ennuyée, elle se perdait en d’infinies lectures », note le journal local. La jeune femme « dévorait tous les livres d’un cabinet de lecture de Rouen, dont on dut régler la note impayée après la mort. » Son mari est officier de santé, comme l’est Charles Bovary dans le roman.

La maison où ils ont vécu « n’existe plus ». Toutefois, « le jardin, la tonnelle de clématites et de capucines, l’escalier avec ses marches qui mène à un petit ruisseau (..) sont restés comme un décor aimable du livre, rien n’a changé », souligne le journal.

La jeune femme meurt en 1848. En 1890, « il ne reste plus de la tombe de madame Bovary qu’un morceau de pierre brisée, où, sous la mousse, on peut lire sous son nom : « Priez Dieu pour le repos de son âme ! » ».

Depuis cet article, des recherches ont permis de connaître un peu mieux la vie de cette jeune femme. Née en 1822, elle se marie dix-sept ans plus tard à un officier de santé. « Gagnée par l’ennui de la vie de province, Delphine prend un premier amant, Louis Campion, puis un second, Narcisse Bollet, qui rompent avec elle », détaille F. Vatan dans le Dictionnaire Gustave Flaubert. Les causes de sa mort ne sont pas certaines : il s’agit peut-être d’un suicide. Son mari la suit dans la tombe un an plus tard.

Il existe des liens entre les Flaubert et la famille de Delphine Delamare : « Eugène Delamare, son mari, a été l’élève d’Achille Cléophas Flaubert, le père de Gustave Flaubert », rappelle à 20 Minutes Jacques Neefs, qui vient de préfacer et commenter une nouvelle édition du roman.

Comment Flaubert a-t-il eu connaissance de cette histoire ? Il n’existe pas de certitudes à ce sujet. En 1851, une première mention de la jeune femme apparaît dans la correspondance entre Maxime Du Camp, un ami de l’écrivain, et le romancier. A cette époque, Flaubert hésite sur le choix de son prochain projet. Le 23 juillet 1851, Maxime Du Camp lui écrit : « Que décides-tu ? Que travailles-tu ? As-tu pris un parti ? Est-ce toujours Don Juan ? Est-ce l’histoire de Mme Delamare, qui est bien belle ? » Quatre ans plus tard, alors que Flaubert achève la rédaction du roman, il y fait allusion dans une autre lettre.

Madame Bovary n’est pas un strict récit de l’affaire Delamare. « Dans le fait divers, ce sont les dernières péripéties les plus importantes, note Jacques Neef. Flaubert fait exactement l’inverse : le milieu du livre, c’est l’adultère avec Rodolphe, ensuite, tout va très vite, ça se précipite. Là encore, c’est une différence avec la réalité. »

Bien d’autres histoires ont inspiré le romancier normand : l’affaire Lafarge, célèbre fait divers qui connut un important retentissement dans les années 1840, est l’une d’entre elles. Marie Lafarge était une jeune femme d’un milieu aisé, qui épousa un maître de forge. Après son mariage, elle quitte Paris et se retrouve dans une maison de campagne en piteux état. Quand son mari meurt, la jeune femme est accusée d’empoisonnement. Marie Lafarge avait fait parvenir à son époux des pâtisseries alors qu’il était en déplacement à Paris, en décembre 1839. Après avoir ingurgité les gâteaux, l’homme tombe malade. Il se rétablit suffisamment pour revenir dans sa propriété, mais il y tombera de nouveau malade et décédera le 14 janvier 1840.

L’affaire passionne : Marie Lafarge est-elle une empoisonneuse ? A-t-elle versé de l’arsenic dans les boissons de son mari ? « Les médecins appelés à faire l’autopsie cherchent en vain les traces du poison ; après de longues et inutiles expériences, ils déclarent qu’il a été administré avec tant d’habileté qu’il est impossible d’en retrouver les vestiges dans les organes atteints…, relate Le Constitutionnel en février 1840. Et d’un autre côté, on constate que le poison a été jeté à profusion dans tous les breuvages offerts au malade… Quelle est donc la main qui versait ainsi le poison à pleins bords et qui savait l’administrer avec autant d’art qu’il se retrouve partout excepté dans le cadavre ? Là et partout est le mystère ! »

L’Indicateur Corrézien, lui, écrit qu' « on a trouvé du poison dans diverses boissons qui avaient été présentées à M. Lafarge et dans ses intestins. Ces breuvages et les intestins vont être envoyés à Paris pour être soumis à une nouvelle analyse. Les soupçons sont tombés sur Mme Lafarge. Après avoir subi plusieurs interrogatoires, elle a été écrouée dans la prison de Brives. » La jeune femme sera finalement jugée et condamnée aux travaux forcés. Elle écrira ses Mémoires en prison.

Flaubert les mentionne dans une lettre de 1852 : « Je suis presque fâché que tu m’aies conseillé de lire les Mémoires de Mme Lafarge, car je vais probablement suivre ton avis, et j’ai peur d’être entraîné plus loin que je ne veux. » « L’auteur ne retint de la célèbre empoisonneuse qu’une figure de jeune femme romanesque et déséquilibrée, comme elle apparaît dans les Mémoires », note Pierre-Marc de Biasi, spécialiste de l’œuvre de Flaubert.

Flaubert puisera également son inspiration dans l’affaire Loursel, une histoire d’empoisonnement, ou encore dans les Mémoires de Madame Ludovica, un manuscrit racontant la vie de Louise Darcet, une femme contemporaine de Flaubert, connue pour avoir eu un grand nombre d’amants.

La véritable madame Bovary est-elle Delphine Delamare, Marie Lafarge, Louise Darcet ou Louise Colet, qui a été la maîtresse de Flaubert ? L’écrivain « s’est toujours vivement défendu contre l’idée que le récit Madame Bovary aurait été conçu d’après des sources réelles, locales et personnelles », note Pierre-Marc de Biasi. Dans une lettre de 1857, Flaubert s’en explique : « Non, Monsieur, aucun modèle n’a posé devant moi. Madame Bovary est une pure invention. »

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