«The Boys», «Watchmen», «Civil War»... La remise en cause des superhéros ne date pas d'hier

SATIRE La série « The Boys », diffusée sur Amazon et adaptée d’un comics de Garth Ennis, n’est pas la première à dépeindre les superhéros comme des personnages égocentriques et corrompus

Mathilde Loire

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Les superhéros de «The Boys» sont en réalité des personnages égocentriques et corrompus.
Les superhéros de «The Boys» sont en réalité des personnages égocentriques et corrompus. — JAN THIJS/AMAZON PRIME VIDEO

Et si vous obteniez des super-pouvoirs ? Vous pouvez soudainement courir très, très vite, vous contrôlez les éléments, vous êtes invulnérable ou possédez une force surhumaine… Tout le monde vous adule et attend de vous des miracles. Pensez-vous pouvoir rester humble et n’utiliser vos nouveaux pouvoirs que pour faire le bien, sans vous laisser corrompre ?

Ce n’est pas le cas des « superhéros » de l’univers cynique et provocateur de The Boys, la nouvelle série d’Amazon Prime Video adaptée du comics de Garth Ennis. S’ils sauvent parfois le monde, ils sont surtout égocentriques et corrompus, voire carrément pervers, utilisent leur renommée pour obtenir sexe, argent et influence… Et mettent fréquemment en danger leurs concitoyens.

Les effets de la politique sur les superhéros

Dans une interview de 2006 au magazine Mania, le créateur de la série expliquait : « Ce sur quoi porte vraiment le livre, c’est l’effet que les superhéros auraient sur la société et l’histoire, s’ils existaient vraiment. Et, bien sûr, les effets que la politique et le financement des entreprises auraient sur eux. »

L’univers du comics The Boys fait explicitement référence aux superhéros de Marvel et DC Comics : les Sept sont inspirés de la Ligue de Justice, les G-Men évoquent les X-Men, et les Payback ressemblent à des Avengers plus obscènes. A tel point que DC Comics, qui lance The Boys à partir de 2006 sur son label Wildstorm, l’a rapidement annulée, avant que Garth Ennis ne récupère les droits et continue la publication chez l’indépendant Dynamite.

The Boys n’est pourtant pas la première série à remettre en cause la toute-puissance et des « supers ». Dès leurs débuts, « les superhéros tentent de donner un miroir de nos sociétés », affirme William Blanc, historien et auteur de Superhéros : Une histoire politique (éditions Libertalia). Mais la question de la responsabilité des superhéros et héroïnes est réellement posée à partir des années 1980.

Escadron Suprême, quand l’utopie héroïque tourne mal

« La première série à avoir évoqué la menace que peut poser leur pouvoir est Escadron Suprême, une mini-série Marvel publiée en 1985 et 1986 », explique William Blanc. L’équipe est un pastiche de la Justice League, le groupe phare du concurrent DC Comics, dépeint sous un ton plus négatif. « C’est l’histoire de super-héros et héroïnes qui veulent établir une utopie dans leur monde… et ça tourne mal, raconte l’historien. Ils s’entre-déchirent sur la question, entre ceux qui créent une machine pour « réformer » les criminels, et ceux qui pensent qu’ils n’ont pas le droit d’agir ainsi. C’est une des premières séries où les réflexions politiques vont aussi loin, avant Watchmen. »

La série d’Alan Moore et Dave Gibbons, publiée entre 1986 et 1987, est restée une référence du genre. Les héros de Watchmen sont fatigués et névrosés, rongés par le doute et la paranoïa. La série dépeint l’Amérique de Reagan, tout en déconstruisant l’idée même de superhéros.

Fin de la foi progressiste

« Les années 1980 correspondent à un moment de remise en cause du statu quo, explique William Blanc. Dans les années 1930, la foi progressiste, l’idée que les progrès du futur allaient amener un mieux, a nourri les superhéros. » Cinq décennies, plusieurs guerres et deux bombes nucléaires plus tard, ce discours s’essouffle. « On comprend que le pouvoir peut être nocif », résume William Blanc.

Cette réflexion alimente plusieurs séries des deux grands éditeurs comme des indépendants, à partir des années 1990-2000. En 1996, DC Comics publie Kingdome Come, une mini-série d’Alex Ross et Mark Waid située hors de la continuité habituelle. Dans un futur proche, Superman et la Ligue de Justice ont quitté leurs rôles après qu’un certain Magog est devenu de plus en plus populaire pour avoir tué le Joker. Une nouvelle génération de méta-humains a émergé, et leurs batailles sans fin font de nombreuses victimes collatérales. Après qu’une grande partie du Midwest Américain est irradiée par une action de Magog, Wonder Woman pousse Superman, Batman et les autres à sortir de leur retraite… Mais les deux anciens amis sont en désaccord sur les méthodes à adopter.

Dans les années 1990, des héros superviolents

« La série Kingdome Come se moque des superhéros hyperviolents des années 1990, explique William Blanc. Magog est une caricature de ces personnages à la Câble, bardés de flingues. C’est quelque chose qu’on retrouve aussi dans The Boys. Kingdome Come nous dit qu’il vaut mieux revenir aux héros progressistes, sympas, qui sont là pour rendre le monde meilleur… Mais ils sont âgés. »

Dans le film
Dans le film - Walt Disney Company

Dix ans plus tard, Marvel se lance dans la saga Civil War, qui inspirera le synopsis du film Captain America : Civil War en 2016. Une altercation entre les jeunes New Warriors et un groupe de super-vilains conduit à l’explosion d’une partie de la ville de Stamford ; une école entière est détruite. De quoi rallier l’opinion publique à un projet gouvernemental controversé : la Loi de recensement, qui impose à toute personne possédant un super-pouvoir ou qui porte un masque de s’inscrire et de révéler son identité aux autorités.

Trahison de l’idéal

La loi divise les héros et héroïnes Marvel : ceux qui la soutiennent se rassemblent derrière Iron Man, les opposants rallient Captain America. La série pose la question de la responsabilité des superhéros – et de qui les contrôle –, mais livre aussi une réflexion sur les libertés individuelles et la surveillance de masse, quelques années après le 11 septembre et le Patriot Act.

« Le thème de la trahison revient souvent. Cette évolution correspond aussi à l’image que l’Amérique a d’elle-même », estime William Blanc. Quant aux futurs, ils sont déprimants, voire apocalyptiques, comme dans la série Old Man Logan de Mark Millar et Steve McNiven. L’ancien Wolverine, plus âgé, tente de survivre dans un futur alternatif où les supervilains ont conquis l’Amérique et la plupart des superhéros ont disparu. Le comics inspirera en 2017 le film dystopique Logan, dernière apparition du héros griffu au cinéma.

La figure « super » en question à l’écran

Car depuis les années 2000, les studios de cinéma se posent aussi des questions sur la figure superhéroïque – tout en l’exploitant autant que possible. Captain America : The Winter Soldier met le héros face aux pratiques amorales du gouvernement pour lequel il travaille, Avengers : Age of Ultron pose la question de la responsabilité des héros dans la destruction de New York et Captain America : Civil War continue sur ces deux thèmes. En face, Batman vs Superman : Dawn of Justice voit Superman répondre de ses actes devant le Congrès. L’adaptation de The Boys, ainsi que la nouvelle adaptation de Watchmen à venir sur HBO, transposent ces déconstructions sur le petit écran.

Pendant ce temps, les éditeurs continuent de publier des histoires avec des réflexions sur le rôle que les superhéros et superhéroïnes peuvent tenir dans un monde bouleversé par la technologie, où la méfiance règne envers les élites. Difficile de croire encore à la figure d’un ou d’une sauveuse toute-puissante. « Ces histoires ont souvent des fins assez amères, observe l’historien William Blanc. Ces comics n’apportent pas toujours de solution, mais posent un constat : on ne peut plus rêver. »

Paix sur Terre ?

La fin du rêve ne veut pas dire que les superhéros et héroïnes n’ont plus aucun rôle à jouer. Le roman graphique Superman : Paix sur Terre de Paul Dini et Alex Ross, publié en novembre 1998, « tente de répondre à une interrogation ancienne. Superman est si puissant, pourquoi ne règle-t-il pas la faim dans le monde ? », résume William Blanc.

Alors que les fêtes approchent, Superman décide d’utiliser ses pouvoirs pour nourrir les populations les plus défavorisées de la Terre. Mais son initiative échoue. Clark Kent finit par comprendre que la diffusion des connaissances, du savoir sont plus efficaces que l’aide d’urgence. « C’est une très belle fin. En fin de compte, le superhéros renonce à son pouvoir. C’est une manière de dire la fin du discours technophile moderniste. »