Les séries peuvent-elles (encore) faire comme si la menace écologique n'existait pas?

RECITS Un épisode de « The Bold Type » montre un personnage qui, par une simple phrase, montre l’ampleur de son indifférence aux questions environnementales

Laure Beaudonnet

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«The Bold Type» revient pour une saison 3, et les filles viennent d'apprendre qu'elles ont un nouveau boss, un mec
«The Bold Type» revient pour une saison 3, et les filles viennent d'apprendre qu'elles ont un nouveau boss, un mec — 2018 Disney Enterprises, Inc.
  • Peut-on encore faire dire à un personnage de fiction qu'il aime les «longues douches chaudes»?
  • La fiction a un rôle à jouer dans le changement des mentalités.
  • Et certaines séries sont assez après-gardistes sur les questions d'écologie.

La menace climatique, l’épuisement des ressources naturelles, l’effondrement des écosystèmes… Difficile d’ignorer l’impact environnemental de l’activité humaine, entre les alertes répétées des scientifiques et  les discours remarqués de la jeune Greta Thunberg, l’adolescente suédoise de 16 ans qui fait grincer de plus en plus de dents (françaises). Et, cette année encore, l’humanité a consommé l’ensemble des ressources renouvelables disponibles sur une année en seulement sept mois…

Face à toutes ces mauvaises nouvelles, les séries peuvent-elles encore faire comme si le monde allait bien ? Si elles restent (évidemment) maîtresses de leur récit, l’absence de conscience écologique crée un décalage, voire un malaise, chez le spectateur attentif (que nous sommes).

Le problème des « longues douches chaudes »

Prenons un exemple récent. L’épisode 7 de la saison 3 de The Bold Type, sorte de Sex and The City à l’ère post- metoo qui suit les aventures de trois jeunes femmes dans un magazine féminin, semble vivre dans un autre temps. Jane fait passer un test à Alex pour vérifier leur compatibilité à vivre en colocation. Jusqu’ici tout va bien… sauf que Jane confirme avec une légèreté insolente (et dérangeante) qu’elle aime « les longues douches chaudes ». Si The Bold Type se veut avant-gardiste sur les questions de féminisme et de diversité, on est loin du compte sur l’environnement. Non seulement le problème est évacué du récit (il y aurait des choses à dire sur l’univers de la mode, pourtant), mais son héroïne agit comme si l’eau était une ressource inépuisable. Un détail qui en dit long.

La fiction a pourtant un rôle à jouer dans le changement des mentalités. « L’American way of life, la société de consommation, a été très largement promue par la création artistique, les séries et le cinéma américains, souligne Nicolas, fondateur d’Imago TV, la plateforme de streaming écolo et engagée. On raconte de belles histoires avec des gens qui ont des vies sympas et il s’avère qu’ils ont un mode de vie qui entre dans cet imaginaire-là ». Il s’agirait donc d’insuffler des idées autour des questions écologiques au gré des histoires.

Récemment, plusieurs fictions ont abordé la menace écologique de façon plutôt adroite. Dans Un week-end à Napa, signée Amy Poehler, la névrotique Abby déballe un monologue de plusieurs minutes sur le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité. Une autocritique plutôt attachante qui offre une occasion de remettre ses petits bobos en perspective. Au mois de juin, la saison 2 de Big Little Lies a consacré un épisode entier à l’éco-anxiété (ou « angoisse verte ») chez les enfants. Amabella, la fille de Renata (Laura Dern), s’évanouit dans le placard après une discussion en classe sur le changement climatique. Le titre de l’épisode laisse d’ailleurs peu de place à l’ambiguïté : The end of the world.

Les fictions font de la politique

« La façon la plus subtile de proposer des nouveaux imaginaires, c’est de raconter des belles histoires qui s’inscrivent dans un cadre plus responsable d’un point de vue écologique, poursuit Nicolas d’Imago TV. Développer des personnages avec des comportements plus vertueux que "des longues douches chaudes" », analyse-t-il avant d’évoquer un exemple percutant de l’histoire qui confirme le rôle politique des œuvres culturelles.

A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l’accord franco-américain Blum-Byrnes prévoyait de liquider une partie de la dette française envers les Etats-Unis. L’une des contreparties demandée à la France était de mettre fin au régime des quotas, imposé aux films américains. « On allait vendre aux Français un nouveau mode de vie qui servirait l’intérêt américain puisqu’on leur vendrait le mode de vie américain : la grosse voiture, le fast-food… pour leur donner envie de consommer américain. L’imaginaire qu’on vend dans les biens culturels est souvent très politique ou économique ».

Si le modèle diffusé par les œuvres de fiction n’est pas anodin, peut-on comparer un imaginaire qui profite aux intérêts de particuliers à un imaginaire qui sert l’intérêt commun, comme celui de préserver la planète ? Aujourd’hui, on trouve surtout des fictions anxiogènes, comme Years and Years, l’excellente série britannique d’anticipation qui plonge dans un futur terrible où le réchauffement climatique a des conséquences sur la vie quotidienne, ou The Handmaid’s Tale, dystopie sur une société devenue infertile à cause de la pollution. Le monde du petit écran et du streaming a tout intérêt à s’emparer des questions environnementales pour construire de nouveaux récits. Optimistes ?

 

20 secondes de contexte

Le fondateur d’Imago TV ne souhaite pas diffuser son nom de famille. Voilà pourquoi nous le nommons simplement Nicolas.