Romans et faits divers: L'affaire Calas, de l'obscurantisme religieux au «Traité sur la tolérance» de Voltaire

LE MEURTRE ET LA PLUME (1/5) L'affaire Calas, du nom de ce commerçant protestant exécuté après avoir été accusé à tort du meurtre de son fils sous prétexte qu'il souhaitait se convertir au catholicisme, a inspiré le très engagé «Traité sur la Tolérance» de Voltaire

Beatrice Colin

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Un dessin représentant Jean Calas faisant ses adieux aux siens avant son exécution.
Un dessin représentant Jean Calas faisant ses adieux aux siens avant son exécution. — Mary Evans / SIPA
  • 20 Minutes en partenariat avec Retronews revient cette semaine sur les faits divers qui ont inspiré la littérature française.
  • En 1761, Jean Calas, un marchand protestant, est accusé à Toulouse d’avoir assassiné son fils au motif qu’il voulait se convertir au catholicisme. Il fut condamné à mort et supplicié.
  • Voltaire s’empara de ce fait divers né du fanatisme religieux pour écrire son Traité sur la tolérance, brandit par les manifestants en 2015 après l’attaque de Charlie Hebdo.

Cet été en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, 20 Minutes plonge sa plume dans le sang en expliquant comment des faits divers ont donné naissance à de grands romans. Aujourd’hui, l’affaire Calas.

Au lendemain de l'attentat de Charlie Hebdo, un livre connaît un succès inattendu en librairie, plus de 250 ans après sa première édition. Dans les manifestations, aux côtés des stylos, certains brandissent Le Traité sur la Tolérance de Voltaire.

Le philosophe redevient une référence pour les intellectuels de tous bords, héraut des Lumières sur l’obscurantisme religieux, véritable icône de la liberté de pensée. Ses écrits n’ont pas pris une ride et résonnent comme s’ils avaient été écrits en 2015 : « Le droit de l’intolérance est donc absurde et barbare : c’est le droit des tigres, et il est bien horrible, car les tigres ne déchirent que pour manger, et nous nous sommes exterminés pour des paragraphes ».

Cet hommage, Victor Hugo le lui avait déjà rendu en 1878, lors du discours qu’il fit à l’occasion du centenaire de la mort du philosophe. « Il y a 100 ans aujourd’hui un homme mourait. Il mourait immortel. […] Et, à ce moment de la société humaine, qu’était-ce que le peuple ? C’était l’ignorance. Qu’était-ce que la religion ? C’était l’intolérance. Et qu’était-ce que la justice ? C’était l’injustice », lance l’auteur des Misérables dans son discours, retranscrit à la Une du journal Le Rappel.

L’écrivain fait alors référence à l'affaire Calas, du nom de ce commerçant toulousain de confession protestante accusé à tort d’avoir assassiné son fils à qui on prêtait l’intention de se convertir au catholicisme. C’est cette erreur judiciaire, née sur les fonts baptismaux du fanatisme religieux de l’époque, qui poussa Voltaire à écrire Le Traité sur la tolérance.

Un plaidoyer paru en 1763 pour la réhabilitation du condamné à mort qui valut au vieil écrivain une « gloire éternelle ».

Deux ans auparavant, le 13 octobre 1761, Marc-Antoine, l’aîné de la famille Calas, est retrouvé pendu dans la boutique d’étoffes de son père, rue des Filatiers. A l’étage, ses parents dînaient avec un autre de leur fils, et un ami de passage, Gaubert Lavaysse, en présence de leur servante catholique, Jeanne Viguière. Ce sont eux qui vont découvrir le corps et le détacher, de peur que le jeune homme ne subisse le sort réservé aux suicidés : être traîné par un cheval, la tête à même le sol.

Les protestants dans le viseur

Rapidement, la famille huguenote est accusée du meurtre de Marc-Antoine au motif qu’il voulait se convertir au catholicisme, un impératif pour devenir avocat sous l’Ancien Régime. Moins d’un siècle après la révocation de l’Edit de Nantes, les protestants n’ont pas le vent en poupe en France. Si la majorité a fui pour s’installer dans d’autres pays européens bien plus accueillants, ceux qui restent sont soumis à de sévères lois.

Juste un mois avant la mort de Marc-Antoine Calas, à quelques kilomètres de là, François Rochette, un pasteur clandestin a été arrêté à Caussade, petite ville proche de Montauban, tout comme trois gentilshommes protestants qui prirent sa défense. Tous furent condamnés à mort quelques mois plus tard.

L’ambiance est donc plus que délétère à l’encontre de la communauté huguenote, ultra-minoritaire. « A l’époque, Toulouse est une ville gérée par une fraction de catholiques ultras. Ils avaient besoin de souder la population et de trouver un fait contre les protestants, qui vivaient sans causer de problème. Le capitoul David de Beaudrigue, un dirigeant catholique intransigeant, va rapidement désigner le père comme étant le coupable », explique Claude Dupuy, le président de l’association Jean Calas.

Selon lui, la religion et la question de la conversion est pourtant aux antipodes de ce qui poussa le jeune Marc Antoine à mettre fin à ses jours. « Son père lui versait une somme d’argent qu’il dépensait aux jeux et il avait des dettes », raconte Claude Dupuy. Dès les premières heures, l’enquête est bâclée et à charge, le manque de preuves et de mobile sont flagrants. Malgré les tentatives de l’avocat de la famille, Loiseau de Mauléon, un proche de Rousseau, le 9 mars 1762, le parlement de Toulouse le condamne à mort par huit voix contre cinq.

Le commerçant de 64 ans devra « être rompu vif, exposé deux heures sur une roue, après quoi il sera étranglé et jeté sur un bûcher pour y être brûlé ». La sentence est exécutée le lendemain en place publique, Jean Calas clamant jusqu’au bout – et malgré le supplice – son innocence. Sa famille est bannie, ses biens confisqués.

Voltaire, l’anticlérical en croisade

L’affaire aurait pu en rester là. Mais un marchand marseillais en fait part à son ami Voltaire. A 68 ans, le philosophe est retiré à Ferney où il reçoit toute l’élite européenne, loin de la cour de Louis XV. Lorsqu’il a connaissance de l’affaire, l’auteur de Candide est loin d’être acquis à la cause du condamné, voyant dans l’acte de Calas, celle d’un fanatique religieux, ne valant pas mieux que celle de ses homologues catholiques.

Il faudra la visite de Pierre, un des fils du marchand toulousain, pour le faire changer d’avis et le convaincre qu’il s’agit là d’une erreur judiciaire. Plus rien n’arrêtera alors le philosophe dans sa quête de vérité. Ne voulant pas s’engager sur des rumeurs, il a constitué une véritable commission d’enquête à ses frais et une fois que la preuve lui fut rapportée qu’il s’agissait d’un déni de justice, il part en croisade.

Et la meilleure de ses armes, c’est sa plume. « A partir de ce moment-là il a écrit à toutes ses relations, à Frédéric II de Prusse et Catherine II de Russie, il écrit à tous les proches de Louis XV, y compris, sa maîtresse et c’est la puissance du philosophe, en s’adressant à eux il savait qu’il s’adressait au roi », poursuit Claude Dupuy.

Pour toucher l’opinion publique, en 1763 il écrit le Traité sur la tolérance où il s’en prend aux fanatismes religieux. Cette campagne finit par porter ses fruits. Le Conseil du roi ordonne au parlement de Toulouse de lui envoyer les pièces du dossier.

A Toulouse, on traîne des pieds, goûtant peu à cette insertion de la cour dans ses décisions judiciaires.

Le 4 juin 1764, le jugement est cassé et le conseil du roi ordonne la révision. Un an après, le tribunal réhabilite Jean Calas et la presse du Royaume – qui avait passé sous silence son exécution – s’en fait l’écho.

Le roi va plus loin et accorde 36.000 livres à la famille. Il faut dire que grâce à cette affaire, il a pu réaffirmer son pouvoir sur le parlement de Toulouse et rasseoir son autorité.

Voltaire lui a gagné une autre bataille, celle de l’opinion. Loin d’être révolutionnaire, le bourgeois caustique qu’il était a semé des graines. Moins de dix ans après sa mort, Louis XVI signe l’Edit de Versailles, un édit de tolérance qui permet aux protestants de bénéficier d’un état-civil.

En 1791, ceux qui firent la Révolution française lui rendent hommage en lui ouvrant les portes du Panthéon. Et plus d’un siècle plus tard, son traité a inspiré les débats nourris qui aboutirent sur la Loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’Etat.