Entre expositions de prestige et vente aux enchères, le street art est-il réservé aux bourgeois?

STREET ART Une exposition de Basquiat au Château Lacoste près d’Aix en Provence en août, un centre d’art urbain flottant à Paris, le street art est partout, mais est-il encore pour tous ?

Océane Sinicropi
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Une œuvre de Banksy en Palestine le 14 juillet 2019
Une œuvre de Banksy en Palestine le 14 juillet 2019 — Kish Kim/Sipa USA/SIPA
  • Le street art a quitté le milieu urbain depuis bien longtemps pour les galeries et les musées.
  • Certaines œuvres atteignent des prix ahurissants au moment de leurs ventes.
  • L’artiste Alexone et le galeriste Julien Kolly répondent à nos questions sur l’embourgeoisement du milieu du street art.

A l’origine, du  graffiti aux sculptures urbaines, le street art est, comme son nom l’indique, un art visible, gratuitement, dans la rue. Aujourd’hui, ces œuvres se retrouvent dans des ventes aux enchères, parfois estimées à des milliers de dollars, pour acquérir des toiles de « maîtres » comme Jean-Michel Basquiat ou Banksy. Et les plus fameux artistes sont exposés dans de grands musées ou des institutions culturelles prestigieuses. C’est le cas avec l’exposition Basquiat, prochainement au château Lacoste près d’Aix en Provence, ou l’ouverture de la péniche Fluctuart, sur les quais parisiens. Alors, le street art est-il devenu un art bourgeois ? Quel est le public et qui sont les acheteurs de ces œuvres ?


« L’art, défini comme urbain, n’est pas réservé à une classe spécifique, on est moins cher qu’une grosse voiture ! », réagit Alexone ancien graffeur qui se définit aujourd’hui comme un artiste à part entière. Créer une œuvre personnelle et unique demande nécessairement du temps, et des investissements. Pour Alexone, le prix d’une œuvre doit être révélateur du travail qui la précède. Pour autant, il remarque que ses acheteurs ne sont pas nécessairement issus de la bourgeoisie ou de classes supérieures. Il voit d’ailleurs souvent dans son atelier des personnes de milieux modestes qui, pour lui acheter une toile, vont faire des sacrifices.

Des bourgeois oui, mais éclairés

En revanche, pour Julien Kolly, galeriste suisse spécialisé dans l’art du graffiti, étant donné le salaire moyen en France, il n’est pas possible pour de nombreuses personnes d’accéder à l’art. « Les gens qui peuvent commencer à acheter des œuvres sont nécessairement des personnes qui ont un peu de moyens ». Selon lui, les collectionneurs de street art sont souvent des nouveaux riches qui ont fait fortune dans l’industrie et « qui se font plaisir en achetant des œuvres pour lesquelles ils ont l’impression qu’il y a une vraie valeur et une vraie histoire ».

Pour Julien Kolly, l’achat d’une œuvre d’un graffeur ou d’un artiste de street art permet, officieusement, d’agir en tant que mécène, « de faire du sponsoring et montrer ton soutien à ce mode de vie ». Le street art n’est pas simplement un mouvement, c’est aussi une culture, celle du hip-hop et de la liberté d’expression. Pour le galeriste suisse, « ce n’est pas les bourgeois traditionnels, avec des noms à particules et des pratiques chrétiennes appuyés qui revendiquent leur goût pour le graffiti. »

Une culture de l’accessibilité

D’ailleurs cette question de la spéculation dans le milieu du street art est souvent mise sur la table par les artistes eux-mêmes. Alexone note que chez Banksy, par exemple, il y a la volonté de montrer l’incohérence des gens prêts à dépenser des milliers de dollars pour acheter ses œuvres qui en réalité, en termes de matériels et de temps, en valent beaucoup moins, et sont parfois visibles gratuitement dans les rues du monde.

Malgré tout, les artistes de street art qui affolent les spéculateurs du monde entier sont peu nombreux et cachent une forêt d’artistes, pas moins talentueux, qui continuent d’investir les rues. Et ceux-là restent abordables quand des amateurs de l’art urbain veulent se faire plaisir avec des sériegraphies par exemple qui seront toujours plus accessibles que des toiles. Sinon, il sera toujours possible, pour dix euros, d’aller voir l’exposition consacrée à Basquiat du 10 août au 13 octobre 2019 au château Lacoste près d’Aix en Provence.