50 ans de l’Homme sur la Lune: Comment Hergé a anticipé l’aventure lunaire 17 ans avant Apollo 11

VISER LA LUNE Dix-sept ans avant la mission Apollo 11, Tintin, Milou, Haddock et Tournesol posent le pied sur la Lune dans les pages du Journal de Tintin. Retour sur le parcours d’une BD d’anticipation culte

Mathilde Loire

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Un exemplaire d'«Objectif Lune» , signé par l'equipage d'Apollo XI.
Un exemplaire d'«Objectif Lune» , signé par l'equipage d'Apollo XI. — BENHAMOU LAURENT/SIPA
  • Le 20 juillet 1969, Neil Armstrong foulait le sol de la Lune. A l’occasion des 50 ans des premiers pas de l’homme sur le satellite de la Terre, 20 Minutes vise la Lune avec une série d’articles.
  • Deux décennies auparavant, un jeune reporter belge nommé Tintin marchait déjà sur la Lune.
  • Hergé a réalisé un récit très proche de la réalité dès 1950, en s’appuyant sur des recherches fouillées.

En mars 1950, il est difficile d’imaginer que des hommes iront un jour sur la Lune : les premiers satellites n’ont pas encore décollé, et la Russie n’enverra Youri Gagarin dans l’espace que 11 ans plus tard. Pourtant, à la fin du mois les lecteurs du Journal de Tintin découvrent la nouvelle destination du reporter intrépide, après les continents du monde entier : la Lune.

Tintin, Milou et Haddock sont invités par le professeur Tournesol à se rendre en Syldavie, un petit royaume fictif que les lecteurs connaissent depuis Le Sceptre d’Ottokar. Dans un centre de recherche atomique secret, l’inventeur informe ses amis de son nouveau projet : il réalise une fusée à moteur atomique, et s’apprête à l’utiliser pour se rendre sur la Lune. Et Tintin et Haddock s’embarquent dans l’aventure, accompagnés d’un Milou et de deux Dupond-t clandestins.

Un tournant dans le travail de Hergé

L’histoire est prépubliée dans l’hebdomadaire en 1950, puis entre avril 1952 et décembre 1953. Elle sera ensuite éditée en deux albums, Objectif Lune et On a marché sur la Lune en 1954. Ils marquent un tournant dans le travail de Hergé. D’abord, l’artiste est désormais entouré d’un studio pour le seconder alors qu’il se remet difficilement d’une dépression. « La complexité de l’histoire lunaire nécessite des dessinateurs plus précis que lui, qui a un style très libre », explique Benoît Peeters, spécialiste de la bande dessinée et auteur de Hergé, fils de Tintin.

L’aventure introduit également des changements par rapport au mode de narration habituel. Les décors sont plus détaillés, et le resteront dans les albums suivants. L’histoire alterne entre des gags qui servent à alléger le récit au milieu des explications techniques, et des moments au ton plus grave, plus adulte. Les références à la mort sont nombreuses, et l’un des personnages finit même par se suicider. « Dans les lettres que Hergé écrit à l’époque, on sent qu’il a été affecté par la guerre. On entre dans un monde plus grave et c’est la manière d’Hergé de répondre à cette période. »

« Hergé veut être visionnaire et crédible »

L’idée d’une aventure lunaire remonte à l’Occupation. « Le scientifique Bernard Heuvelmans avait suggéré à Hergé d’envoyer Tintin dans l’espace, sur Mars. Hergé a estimé que la Lune suffisait, il ne voulait pas faire de la science-fiction », raconte Benoît Peeters. Il laisse l’idée de côté pendant un moment, envoie Tintin en Amérique du Sud, en Islande, au Moyen-Orient… Pour y revenir après-guerre. « Tintin est d’abord un feuilleton fondé sur la fantaisie. Là, Hergé a envie d’être visionnaire et crédible. »

Cette volonté de réalisme, d’authenticité, « est sans doute ce qui rend cette histoire toujours aussi lisible aujourd’hui », estime Benoît Peeters. Hergé est conseillé par Heuvelmans, et se renseigne auprès de la communauté scientifique de l’époque, en particulier Alexandre Ananoff, auteur de L’Astronautique. « Il y a des interruptions longues dans la publication, la documentation n’est pas toujours disponible. Quand il dessine une page entière autour d’une idée, il veut être sûr d’avoir tous les bons détails. »

L’apesanteur bien représentée

Hergé « s’interdit une fantaisie excessive, constate Benoît Peeters. Il ne se passe rien de trop spectaculaire, c’est une aventure technologique ponctuée de gags et d’éléments d’espionnage. Son obsession, c’est qu’on y croit. » Le résultat « est assez remarquable », estime Robert Mochokovitch, chercheur en astrophysique au CNRS et co-auteur de Enquête scientifique au pays d’Hergé avec Roland Lehoucq. « Il représente très bien ses personnages en apesanteur dans la fusée, alors qu’aucun essai de fusée n’a encore été effectué. »

Une caméra laissée par l'équipage d'Apollo 12 sur la Lune en novembre 1969
Une caméra laissée par l'équipage d'Apollo 12 sur la Lune en novembre 1969 - NASAAFP / Handout

L’espace n’est pas encore d’actualité. Aucun programme de recherche spatiale n’existe encore aux Etats-Unis, et on ne sait rien de ce que préparent les Russes. Hergé s’appuie sur les connaissances disponibles. « Etre en apesanteur dans l’espace, c’est de la physique. On avait aussi déjà des images précises de la Lune et de son relief », rappelle Robert Mochkovitch. Mais le niveau de détail d’Hergé est parfois étonnant pour l’astrophysicien. « La vitesse de la fusée, le temps qu’il leur reste avant d’alunir… Quand on fait les calculs, on réalise que les chiffres ne sont pas fantaisistes. » Hergé prend en compte l’absence d’atmosphère : le ciel est bien noir même en plein jour sur la Lune, et la combinaison des voyageurs comprend des bouteilles d’oxygène. « Celle-ci ressemble toutefois plus au matériel de plongée des scaphandriers », sans doute sa seule référence à l’époque, note Robert Mochkovitch.

Une fusée inspirée des missiles nazis

Pour la fusée, il fait réaliser une maquette de 40 centimètres, très détaillée et démontable, et dessine d’après les photos. « Il la soumet à Alexandre Ananoff, qui fait peu de rectifications je crois », raconte Benoît Peeters. La structure est inspirée de la V2, le missile balistique mis au point par les Nazis pendant la guerre. Et notamment, par l’ingénieur Wernher von Braun, qui sera recruté par les Etats-Unis et développera la famille de fusée Saturn.

Cinquante ans après, certaines idées d’Hergé sont « d’une actualité extraordinaire, estime Benoît Peeters. Il y a des détails qu’on a reprochés à Hergé, qui paraissent aujourd’hui visionnaires », notamment « la fusée capable d’atterrir et de repartir, ce qu’Elon Musk essaye aujourd’hui de faire avec Space X ». Ou la présence de glace, longtemps considéré comme une fantaisie de la part d’Hergé, depuis avérée.

« Un paysage mort, effrayant de désolation »

La plus grande différence avec la réalité réside dans les conditions de l’expédition. « Dans Tintin, on a un sourd, un alcoolique et un chien qui se rendent sur la Lune sans aucune préparation », constate Benoît Peeters. Le vol lui-même « ne se fait pas dans les conditions d’un vol Apollo, rappelle Robert Mochkovitch. Dans Tintin, la fusée est propulsée tout du long par son moteur. Même aujourd’hui, nous ne disposons pas de la technologie qui nous permettrait de réaliser cela. » Tintin et ses amis passent deux semaines sur la Lune ; Armstrong et Aldrin, eux, ne sont restés que deux heures.

Coïncidence savoureuse, Tintin évoque, alors qu’il marche sur la Lune, « un paysage mort, effrayant de désolation ». Dix-sept ans plus tard, Buzz Aldrin décrira une « désolation magnifique ». « En 1969, Hergé a sans doute ressenti une vibration particulière de se dire : “Ça y est, on a vraiment marché sur la Lune”, estime Benoît Peeters. « La force particulière de l’instant où Tintin marche sur la Lune est très bien retransmise. Hergé posait lui-même le pied sur la Lune à ce moment, d’une certaine façon. »

Et tous ses lecteurs avec lui. « L’importance de cette histoire est aussi due au sens de l’image d’Hergé. Il a transcendé la documentation, en forgeant des signes qui marqueront les mémoires. » Les dessins précis, les grandes images en couleur, donnent à l’histoire sa dimension épique, cosmique. Et nous font voyager, même aujourd’hui, avec Tintin sur la Lune.