Romans et faits divers: L'affaire Berthet, le meurtre en pleine messe qui inspira «Le Rouge et le Noir»

LE MEURTRE ET LA PLUME (2/5) Le procès d’Antoine Berthet, condamné en 1827 pour avoir assassiné en pleine église son ancienne maîtresse, a inspiré Stendhal pour écrire « Le Rouge et le Noir »

Aude Lorriaux

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Stendhal (1783-1842) portrait par Sodermark - Conservation: Musée Romantique
Stendhal (1783-1842) portrait par Sodermark - Conservation: Musée Romantique — GOLDNER/SIPA
  • 20 Minutes en partenariat avec Retronews revient cette semaine sur les faits divers qui ont inspiré la littérature française.
  • Aujourd’hui, « l’affaire Berthet », du nom de ce jeune homme condamné à mort en 1827 pour avoir tiré sur son ancienne amante dans l’église de Brangues, dans l’Isère, comme Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir.
  • Si Stendhal s’est bien inspiré de ce fait divers, pour Yves Ansel, grand spécialiste de l’écrivain du XIXème siècle, ce chef-d’œuvre de la littérature n’est pas réductible à cet évènement.

Cet été en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, 20 Minutes plonge sa plume dans le sang en expliquant comment des faits divers ont donné naissance à de grands romans. Aujourd’hui, l’affaire Berthet.

Flaubert, Zola, Maupassant… Nombreux sont les écrivains qui se sont inspirés de faits divers pour leurs romans. Le sang et l’encre font généralement bon ménage, et Le Rouge et le Noir, dont le titre peut être vu comme une ode à ce mariage, en est un des exemples les plus jubilatoires. Parmi les sources d’inspiration de ce chef-d’oeuvre, on trouve une affaire : celle d’Antoine Berthet, petit précepteur grenoblois, qui tenta d’assassiner en pleine église son ancienne amante, Madame Michoud, qu’il soupçonnait d’avoir voulu ruiner sa carrière.

Mais revenons d’abord au roman stendhalien, pour ne pas perdre en route les lecteurs et lectrices qui ne l’auraient jamais lu (sinon, vous pouvez sauter les deux paragraphes suivants). Le Rouge et le Noir, publié pour la première fois en 1830, narre l’histoire d’un fils de scieur particulièrement doué, qui grandit à Verrières, au bord de la boucle du Doubs, au milieu des montagnes douces et des herbes tendres.

Il tire à deux reprises, en pleine messe

Julien Sorel est d’une intelligence remarquable et manie si bien le latin qu’il est envoyé comme précepteur chez le maire de sa petite ville, Monsieur de Rênal. Rongé par une ambition débordante, il séduit la femme de son employeur, qui tombe éperduement amoureuse de lui. Mais bientôt, les soupçons se font jour, et à la suite d’une lettre de dénonciation, il doit quitter la ville, et entre au séminaire de Besançon.

Il finit par retrouver une place comme secrétaire du marquis de La Mole, dont il séduit cette fois la fille, mais une nouvelle lettre, cette fois de la main même de Madame de Rênal, viendra briser ses plans de carrière. Furieux, et convaincu que son ancienne amante a agi par jalousie, il retourne à Verrières, entre dans l’église où se trouve Madame de Rênal et tire à deux reprises, en pleine messe, avant de retourner l’arme contre lui.

Il « achète deux pistolets » et la trouve à l’Eglise de Brangues

Que de ressemblances avec un fait divers jugé trois ans avant la parution du roman ! Si ce n’est que l’histoire prend place, cette fois, non plus dans le Doubs, mais dans l’Isère, à Brangues et non à Verrières. Comme Julien Sorel, Antoine Berthet, fils d’un maréchal-ferrant, est de constitution « frêle » et possède « une âme ardente, et des talents au dessus de son âge », comme l’indique le journal des débats politiques et littéraires, qui retrace le 22 décembre 1827 cette affaire.

Antoine Berthet est entré cinq ans plus tôt comme « instituteur de ses enfans (sic) » chez Madame Michoud, l’épouse du maire, et entretient avec elle une intense relation amoureuse. Découvert, il est renvoyé et intègre le grand séminaire de Grenoble, avant de retrouver un travail chez le comte de Cordon et de nouer une relation avec sa fille. Renvoyé une seconde fois, il accuse Madame Michoud de ses déboires et projette de la tuer. Il « achète deux pistolets » et la trouve à l’Eglise de Brangues, où « il attend le moment où Dieu va paraître dans la communion, bientôt il se lève, d’une main il frappe Mme Michoud de deux balles dans les flancs, de l’autre il se frappe lui-même de deux balles dans la tête ».

Une source d’inspiration pour Stendhal

Stendhal était journaliste – il est d’ailleurs l’un des premiers à acclimater le mot « reporter » en France – et il fut aussi historien. Ce n’est pas pour rien que Le Rouge et le Noir est sous-titré « Chronique de 1830 »… Stendhal était par ailleurs un grand lecteur de la Gazette des tribunaux. C’est donc tout naturellement qu’il est tombé sur ce procès qui se tenait dans sa région natale, puis qu’il acquit les carnets d’audience d’un des douze jurés, comme le racontent plusieurs feuilles de chou de la fin du XIXème siècle. Dans les récits qui en sont faits, on apprend qu’une foule immense s’est pressée au tribunal, et qu’Antoine Berthet était d’une pâleur qui décelait « de la souffrance ». Julien Sorel sera lui aussi d’une « pâleur » « extrême » avant la mort…. Le vrai Berthet comme le personnage Sorel finissent exécutés.

« Un roman : c’est un miroir qu’on promène le long du chemin », écrit Stendhal en préambule d’un des chapitres de Le Rouge et le Noir. Voilà qui résume bien une des intentions de l’artiste : s’inspirer du réel, plutôt que de construire des figures de héros déconnectés de la vie quotidienne.

Le Rouge et le Noir s’inspire d’ailleurs de plus d’un fait divers, selon Yves Ansel, grand spécialiste de Stendhal qui a signé à la Pléiade l’édition de ses œuvres romanesques complètes. On trouve parmi les « pilotis » du roman – le nom donné par Stendhal à tout ce qui constituait une matière dans laquelle puiser – l’affaire Lafargue, du nom d’un ébéniste jugé en 1828 devant les assises de Hautes-Pyrénées pour avoir assassiné sa maîtresse.

Le fait divers, du particulier à l’universel

Pour Stendhal, le fait divers est bien plus qu’un « fait divers », un événement ponctuel et inclassable, pris dans la litanie du réel. Il est comme la littérature : il dit l’universel dans le particulier. Il raconte dans une lumière crue et parfois horrible ce dont est capable la nature humaine, et cette hyperbole nous éclaire sur nos propres penchants. Ou pour le dire avec les mots du philosophe Michel Foucault : il est un « échangeur entre le familier et le remarquable ».

Encore faut-il savoir regarder le fait divers et l’élever au rang de littérature. Des mauvaises langues de l’époque ont parfois réduit le plus célèbre roman de Stendhal à l’histoire d’un crime. Le critique littéraire Henri Martineau jugeait par exemple que Le Rouge et le Noir n’était « qu’un fait divers romancé ». En mars 1889, le journal Le Gaulois reprochait même à l’écrivain son manque « d’imagination ». Voilà que la métaphore du miroir se retourne contre son auteur…

En réalité, Le Rouge et le Noir dépasse de loin, avec ses personnages à la psychologie finement ciselée, les quelques lignes qu’on trouve dans les gazettes de l’époque sur l’affaire Berthet. Et Yves Ansel de conclure : « L’essentiel dans l’écriture d’un roman c’est ce qui a été fait avec ce qui a été trouvé, sinon tous les journalistes seraient écrivains… »

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