Red Team dans l'Armée: «Les auteurs de science-fiction n'orienteront certainement pas la stratégie militaire de la France»

INTERVIEW Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, explique à quoi vont servir les auteurs de science-fiction recrutés dans la «Red Team» de l'Armée française

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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Rafale M Marine. Defile militaire traditionnel du 14 Juillet en 2018
Rafale M Marine. Defile militaire traditionnel du 14 Juillet en 2018 — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • « Une cellule de 4 à 5 personnes », composée d’auteurs de science-fiction et de futurologues vont aider l’Agence de l’Innovation de Défense à développer des scénarios de disruption.
  • L’objectif est « d’orienter les efforts d’innovation en imaginant et en réfléchissant à des solutions permettant de se doter de capacités disruptives ou de s’en prémunir ».
  • Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, explique l’intérêt d’une telle « Red Team ».

Une « Red Team » composée d’auteurs de science-fiction et de futurologue va plancher sur des « scénarios de disruption » pour donner un coup de main à l’Agence de l’Innovation de Défense. L’édition 2019 du « Document d’orientation de l’innovation de Défense » [DOID] publié la semaine dernière précise les objectifs de cette cellule composée de 4-5 personnes : elle devra « échafauder des hypothèses stratégiques valides, c’est-à-dire de nature à bouleverser les plans capacitaires ». Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, aide 20 Minutes à comprendre à quoi va servir cette équipe.

A-t-on souvent vu des auteurs de science-fiction et des futurologues participer à une Red Team telle que celle qui a été annoncée par l’Agence de l’innovation de Défense ?

Oui, aux Etats-Unis, après 2001. Le gouvernement américain estimait qu’il avait été victime d’un déficit d’imagination le 11-Septembre et que ses méthodes traditionnelles de prospective devaient être mises à jour. Des auteurs de science-fiction avaient été conviés plusieurs fois à des réunions de brainstorming sur des scénarios stratégiques de l’avenir.

Cette idée est-elle pertinente ?

Le Red Team est un exercice très simple qui consiste à faire imaginer par des équipes restreintes des scénarios qui mettent en cause les certitudes qu’on peut avoir et les hypothèses que l’on se fait sur l’avenir, en dehors des procédures bureaucratiques habituelles. C’est un exercice très sain. Les institutions, surtout celles qui sont un peu lourdes comme les Armées, tendent à fonctionner avec des schémas de pensée routiniers. Il s’agit, en l’espèce, de procéder à des réflexions sur les conséquences de l’arrivée de technologies disruptives. Bien sûr, il y a des recherches de prospectives très avancées au ministère des Armées, mais il s’agit d’imaginer l’inattendu, sans être complètement déconnecté du contexte géopolitique.

A quoi serviront concrètement les travaux de cette Red Team ?

Ce n’est certainement pas cette Red Team qui va décider de la stratégie militaire de la France et encore moins de sa politique de défense. Il s’agit d’aider l’Agence de l’Innovation de Défense à sa réflexion sur les technologies futures et leurs impacts sur les stratégies. Ce ne sont pas les futurologues ni les auteurs de science-fiction qui vont orienter la stratégie. L’objectif est relativement modeste.

N’y a-t-il pas une part de danger à croire aux récits d’anticipation ?

Personne ne dit que le ministère des Armées va acheter, au sens intellectuel, toutes les idées, parfois farfelues ou saugrenues, que pourraient avoir les auteurs de science-fiction. Je crois qu’il faut à la fois saluer l’exercice et ne pas lui accorder une importance démesurée non plus.

A quoi fait-on référence lorsqu’on parle de « scénarios de disruption » ?

Il s’agit ici de scénarios technologiques qui peuvent compliquer de manière inattendue la tâche des ingénieurs et des militaires. Imaginons par exemple qu’un pays tel que la Russie progresse de manière spectaculaire sur l’ordinateur quantique avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur le secret des communications. [La puissance de calcul de l’ordinateur quantique pourrait rendre totalement obsolète toute l’architecture de sécurité en ligne basée sur la cryptographie.] Je suis dans la science-fiction.

La série « Black Mirror » imagine, par exemple, dans un épisode un essaim de drones qui attaquerait des cibles précises. Est-ce un scénario disruptif ?

Cette idée est déjà dans le scope des prospectivistes depuis longtemps et même en passe de se réaliser ! Je me souviens de discussions à la fin des années 1990 au bureau du « Net Assessment » du Pentagone, qui fait de la prospective géostratégique à long terme, où cette hypothèse était déjà émise. Black Mirror est une série qui prolonge plus qu’elle innove en termes de développements technologiques.