Trente ans de l’Opéra Bastille: A Paris, le bâtiment de Carlos Ott a toujours ses opposants

ANNIVERSAIRE Après des débuts controversés, l'architecture de la plus grande salle d'art lyrique en France, signée Carlos Ott, ne fait toujours pas l'unanimité

Marie-Laetitia Sibille

— 

Le look de l'Opéra Bastille ne fait pas nécessairement rêver, encore moins depuis la récente installation d'un puissant écran géant LED sur sa façade.
Le look de l'Opéra Bastille ne fait pas nécessairement rêver, encore moins depuis la récente installation d'un puissant écran géant LED sur sa façade. — Clément Follain / 20 Minutes
  • L’Opéra Bastille a été inauguré le 13 juillet 1989 par le président François Mitterrand.
  • Sujette à contestation dès le départ, les Parisiennes et les Parisiens ne sont toujours pas fans de son architecture, signée par Carlos Ott.
  • A l’intérieur, la taille de la salle de concert et sa technicité sont, en revanche, plus appréciées.

« Affreux », « moderne », « sale », « on s’y fait », « monumental ». Quand il s’agit de qualifier l’Opéra Bastille de Carlos Ott, les adjectifs ne sont pas flatteurs. Au mieux, les touristes jettent un œil distrait au passage, comme Pierre, qui vient une fois par an à Paris depuis son Sud-Ouest natal : « Garnier, oui, ça c’est de l’architecture ».

A ses débuts déjà, la plus grande salle d’art lyrique en France (2.745 places), qui fête ses 30 ans ce samedi, était controversée et a failli ne jamais voir le jour. Le palais Garnier, foyer de l’Opéra de Paris depuis le XIXe siècle, étant jugé trop étroit, François Mitterrand commande en 1982 à son ministre de la Culture un opéra « moderne et populaire », qui fera partie de ses grands travaux, à l’instar de la Pyramide du Louvre ou de la Grande bibliothèque. « Sans cet opéra, le destin de l’art lyrique en France aurait été menacé », souligne Jack Lang à l’AFP. Mais ce « fut l’un des projets culturels les plus controversés et il a failli se casser la figure plusieurs fois. Coller les mots "opéra", jugé un art bourgeois, et "Bastille", place de la Révolution, c’était assez provocateur. »

François Mitterrand, ici en 1989, avait commandé en 1982 à Jack Lang un opéra « moderne et populaire ».
François Mitterrand, ici en 1989, avait commandé en 1982 à Jack Lang un opéra « moderne et populaire ». - STEVENS FREDERIC/SIPA

« Une Castafiore bedonnante »

Il défend son projet contre la droite, la moitié de la presse et du monde lyrique. Le bâtiment est finalement inauguré le 13 juillet 1989 pour les festivités du bicentenaire de la prise de la Bastille. Le Monde titre « La Bastille sans génie », Le Figaro « Le triomphe de la banalité » et Le Nouvel Observateur « L’ère des opéras Hilton ». Trente ans après, des Parisiens et des Parisiennes ne sont pas plus tendres avec lui.

« Il est grotesque à 100 %. C’est une Castafiore bedonnante auquel un pitre a mis, il y a peu, une aigrette de carnaval », estime Sigismond, un habitant du quartier, faisant allusion au diadème de seize branches illuminées la nuit, qui couronne le bâtiment depuis début 2019. « J’ai pourtant essayé de l’aimer pendant des années et des années, sans jamais y parvenir. » « Si on amenait une personne à l’intérieur les yeux bandés, dans ces halls aseptisés et sans chaleur humaine et qu’une fois arrivés, on lui demande où il se trouve, il serait bien en peine de répondre. Au siège de la Société générale ? Au ministère des Finances ? » poursuit Claire.

La salle des concerts est dotée de 2745 places.
La salle des concerts est dotée de 2745 places. - MOATTI/KLEINEFENN/SIPA

Une impressionnante machinerie

« C’est moins beau que Garnier, bien sûr. Mais c’est moderne. On n’allait pas reconstruire un autre Garnier ! Et à l’intérieur, c’est aéré, on voit bien et on entend bien. Au niveau écologie, l’écran géant, en revanche, je m’interroge… », reconnaît Anne, désignant la récente installation d’un puissant écran géant LED sur la façade de bâtiment.

Pourtant, la machinerie de l’Opéra fait pâlir d’envie le Met de New York ou le Bolchoï de Moscou. Il dispose d’une immense arrière-scène avec quatre lieux de stockage de décors aux mêmes dimensions que la scène, d’un plateau tournant, d’une grande salle de répétition derrière la scène et des ascenseurs pour transporter les décors depuis le sixième sous-sol. « On peut alterner trois spectacles en même temps, c’est unique », affirme à l’AFP Nicolas Minssen, le directeur technique.

Là encore, les professionnels ont parfois une autre opinion. A l’image de cette danseuse : « On entend tous les pas des chaussons de danse. Et les bruits des spectateurs, qui parfois mangent dans la salle ! Je connais une danseuse étoile qui dit : "Quand je danse à l’Opéra Garnier, j’ai le trac. Quand je danse à Bastille, je n’ai pas le trac…" »

Quoi qu’il en soit, l’Opéra Bastille poursuit sa route et va devenir encore plus grand : une salle modulable de 800 places qui était prévue dans le projet initial sera enfin inaugurée en 2023. Et en décembre 2019, que Sigismond soit rassuré, il perdra son diadème.