«Les Chroniques de San Francisco»: Une série «feel good» et une bulle arc-en-ciel à voir sur Netflix

SERIE Mise en ligne début juin sur Netflix, la série imagine ce que seraient devenus aujourd’hui les personnages inventés par Armistead Maupin à la fin des années 1970

F.R.

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Murray Bartlett (Michael Tolliver) et Laura Linney (Mary-Ann Singleton) dans «Les Chroniques de San Francisco» sur Netflix.
Murray Bartlett (Michael Tolliver) et Laura Linney (Mary-Ann Singleton) dans «Les Chroniques de San Francisco» sur Netflix. — Alison Cohn Rosa/Netflix
  • Les Chroniques de San Francisco est une saga littéraire d’Armistead Maupin tirant son origine d’un feuilleton publié dans les années 1970 dans le San Francisco Chronicle.
  • Début juin, Netflix a mis en ligne la série dans laquelle on retrouve les personnages phares des romans dans l’Amérique d’aujourd’hui.
  • La série mise sur l’aspect bienveillant et divertissant plutôt que de s’aventurer sur un terrain plus politique.

Si, de passage à San Francisco, vous vous mettez en quête du 28 Barbary Lane, ne perdez pas votre temps : cette adresse n’existe pas. Mais si vous avez eu l’idée de la chercher, c’est sans doute que, comme des millions de lecteurs, vous avez dévoré la saga des Chroniques de San Francisco signée par Armistead Maupin entre 1978 et 2014. Soit neuf romans qui tirent leur origine d’un feuilleton quotidien publié dans les pages du San Francisco Chronicle.

Dès le premier tome, le récit nous met dans les talons de Mary-Ann Singleton, une jeune femme un brin naïve, fraîchement débarquée de Cleveland et qui envisage de s’installer où la logeuse, Anna Madrigal, l’accueille à bras ouvert et avec un joint de bienvenue. Au fil des chapitres et des livres, les histoires sentimentales et mystères à résoudre s’entrecroisent, en mettant en scène une galerie de personnages, dont plusieurs sont homos ou trans, reflétant la diversité de San Francisco.

Au fil des décennies et des rééditions des romans, Les Chroniques de San Francisco et leurs péripéties «feel good» sont devenues cultes, notamment auprès du lectorat gay. Dans les années 1990, elles ont eu droit à une adaptation en mini-série. Cependant, les trois saisons, sorties respectivement en 1993, 1998 et 2001, n’ont pas fait grand bruit en France.

Bulle utopique

Mais ça, c’était avant que Netflix ne mette la main sur la marque pour une nouvelle saison. Mis en ligne début juin, les dix épisodes inédits ne s’appuient sur aucun roman. Le premier s’ouvre par le retour de Mary Ann Singleton (incarnée par Laura Linney) à Barbary Lane, vingt et un ans après l’avoir quittée. Elle y retrouve son ancien meilleur ami Michael Tolliver (Murray Bartlett) et son ex, Brian Hawkins (Paul Gross), mais aussi la matriarche Anna Madrigal (Olympia Dukakis) qui s’apprête à fêter ses 90 ans.

Ce premier épisode est une sérieuse déception pour les fans des romans : le jeu des acteurs sonne étrangement faux et surtout, leurs retrouvailles se font sans effusions ni émotions. En persévérant avec les épisodes suivants, le charme finit par opérer. Oui, l’artificialité du décor principal saute aux yeux, mais elle permet de décrire parfaitement la petite bulle salvatrice et un utopique qu’est le 28 Barbary Lane, où tout n’est que bienveillance et drapeaux arc-en-ciel. Parmi les locataires du lieu, on découvre de nouveaux personnages telles que Shawna (Ellen Page), une bi vingtenaire, présentée comme la fille de Mary-Ann et Brian, ou encore Jake, un jeune homme trans, en couple avec Margot (May Hong).

Choc des générations

Cette nouvelle saison réactualise donc le creuset LGBT qu’avaient établi les romans et repose une partie de sa dynamique sur les contrastes entre les générations. Notamment via leurs rapports différents au militantisme et aux questions d’identité. Ainsi, quand les plus jeunes se définissent comme queer, l’un des personnages « historiques » répond : « Cela fait trente ans que je vis à San Francisco et j’ignore toujours le sens de ce mot. C’est comme le cours du pétrole, ça change tous les jours. »

Une autre scène, moins anecdotique, montre une discussion houleuse, lors d’un dîner entre gays, après qu’un des convives quinquagénaire a employé le mot « travelo » et qu’un autre plus jeune lui fait remarquer qu’il s’agit d’un propos transphobe. Une séquence que des spectateurs ont jugé complaisante et problématique car le personnage critiqué répond, en gros, qu’il n’a pas de leçon à recevoir de la part de quelqu’un qui n’a pas vécu la tragédie des années sida. « Les jeunes ne réalisent pas ce qui s'est passé il y a encore trente ans parce qu'ils ne l'ont pas du tout vécu. Il faudrait se caler sur eux alors qu'eux ne se calent pas nécessairement sur notre passé. Et notre passé à nous a été beaucoup plus douloureux », avançait d’ailleurs à Allociné, Didier Lestrade,  cofondateur d'Act Up-Paris en 1989, au sujet de cette scène.

Un propos guère politique

Cependant, cette nouvelle saison des Chroniques de San Francisco ne soulève que très peu de questions politiques. Les arcs narratifs, qui ne vont jamais très loin, restent centrés sur les personnages, sans chercher à leur donner une résonnance plus large. Pour ne prendre qu’un exemple, si les violences envers les personnes trans sont évoquées, c'est dans le contexte des années 1960. En dix épisodes, aucun mot sur la situation actuelle, pourtant effrayante : en 2017, rien qu’aux Etats-Unis, 29 femmes trans, majoritairement noires, ont été assassinées. L’an passé 26 autres ont été tuées. Et le dramatique décompte se poursuit cette année.

Les Chroniques de San Francisco préfère se lover dans sa petite bulle, où au final, rien ne paraît très grave, et célèbrer l’esprit de solidarité au sein de la communauté LGBT. La série se regarde sans déplaisir. Et surtout, elle incitera peut-être bien des spectateurs à partir à la recherche du 28 Barbary Lane dans les pages des romans.