D'Amy Winehouse à Julien Doré... Les ruptures amoureuses inspirent-elles aux artistes leurs meilleurs albums?

LARMES Le « break-up album », en anglais, ou album de rupture en français, irrigue le monde musical depuis toujours. De là à dire que les déceptions amoureuses donnent naissance aux meilleurs disques, il n’y a qu’un pas

C.Bo.

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Amy Winehouse au Shepherds Bush Empire, à Londres, le 28 mai 2007.
Amy Winehouse au Shepherds Bush Empire, à Londres, le 28 mai 2007. — WENN/SIPA

« Rien ne se brise comme un cœur ». Vendredi dernier, en pleine fête de la musique, et alors que l’été commence à peine, le célèbre compositeur et producteur américain Mark Ronson (Adele, Amy Winehouse, Queens of the Stone Age…) sort Late Night Feelings, un album… de rupture. Ce cinquième opus, réalisé après son divorce avec l’actrice française Joséphine de la Baume, est rempli de chansons dont les paroles plutôt tristes et dépressives sont sublimées par des orchestrations pop, funk et disco.

A l’image du titre éponyme du disque, partagé avec Lykke Li, qui donne plus envie de danser que de pleurer. Mark Ronson signe ici son travail le plus personnel et sans doute le meilleur. La fin d’une relation amoureuse permet-elle aux artistes de produire leurs albums les plus inspirés ? Oui. Voici la preuve par cinq.

Amy Winehouse, Back to Black (2006)

En 2006, Amy Winehouse n’est pas encore la diva soul que le monde entier connaît aujourd’hui. Après un premier disque jazz, Frank, au succès mitigé, l’artiste anglaise enregistre avec les producteurs Salaam Remi et Mark Ronson (encore lui) Back to Black, un chef-d’œuvre écrit après la fin de sa relation tumultueuse avec Blake Fielder-Civil. L’album, le dernier publié par Amy Winehouse de son vivant, est le témoignage du génie de l’écriture de la chanteuse (comme sur Tears Dry On Their Own ou Love Is A Losing Game), qui refusait de changer ses paroles même si elles ne rimaient pas. « C’est de l’honnêteté couchée sur du papier », peut-on l’entendre dire dans un documentaire sorti récemment. « Je n’écris pas des chansons pour que ma voix soit entendue ou pour devenir célèbre. J’écris des chansons sur des choses ou des problèmes que je dois dépasser », expliquait-elle également sur la chaîne américaine CNN.

Kanye West, 808s & Heartbreak (2008)

808s & Heartbreak est sans aucun doute l’album qui détonne le plus dans la discographie de Kanye West. Sur son quatrième disque, le rappeur de Chicago ne rappe sur aucun morceau et utilise à outrance l’autotune, popularisant cette technologie de correction de la tonalité. L’Américain a puisé dans la tristesse de deux événements tragiques qui l’ont touché coup sur coup : la mort de sa mère et sa rupture avec sa fiancée Alexis Phifer. Au Guardian, il expliquait ainsi qu’il s’agissait de son travail « le plus personnel et le plus sincère. Ça se déversait de mon âme. C’était thérapeutique ». Enregistrer cet album était pour lui un moyen de « crier de toutes [ses] forces à propos de ce qu'[il] travers [ait] ». Les morceaux Heartless et Love Lockdown sont des bijoux pop, froids et puissants, qui établissement définitivement Kanye West comme un génie et un OVNI dans l’univers du rap.

Fleetwood Mac, Rumors (1977)

Si Rumors est incontestablement le meilleur album de Fleetwood Mac, obtenant un succès autant critique que commercial, sa réalisation a été quelque peu… mouvementée. Comme le rappelle le magazine RollingStone, tous les membres du groupe l’enregistrent alors qu’ils sont en pleine phase de séparation, plus ou moins les uns avec les autres. La chanteuse Stevie Nicks vient de rompre avec le chanteur et guitariste Lindsey Buckingham. La claviériste Christine McVie est en plein divorce avec le bassiste John McVie. Et Mick Fleetwood, qui est le seul à ne pas sortir avec une personne de la bande, voit son mariage traverser quelques turbulences. Les chansons traduisent toutes ce bazar émotionnel, donnant vie à des paroles bien senties. Comme dans Dreams, écrite par Stevie Nicks : « Et voilà, encore une fois, tu dis vouloir retrouver ta liberté/Qui suis-je pour te retenir ?/Il est bien normal que tu fasses ce que tu veux/Mais écoute attentivement le son de ta solitude ».

Jane Birking et Serge Gainsbourg, Baby Alone In Babylone (1983)

Succès critique, ce court album de Jane Birking (il dure moins de trente minutes) a été entièrement écrit par Serge Gainsbourg après leur rupture. « Nous venions de nous séparer. C’est là qu’il m’a proposé de nouveaux titres. 'Mais, Serge, je n’ai pas besoin de faire un disque'. 'Je te le dois', m’a-t-il répondu. Pendant une semaine, nous nous sommes retrouvés en studio », a expliqué la chanteuse franco-britannique au Monde en 2013. Les titres (Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve, Haine Pour Aime, Con c’est con ces conséquences…) ne sont pas emprunts de haine ou de violence mais d’une douce tristesse. « D’abord, cela paraît terrible de chanter des blessures que vous savez avoir inspirées. Derrière la vitre du studio, il n’y avait qu’une chose à faire, chanter aussi haut que possible, quitte à se casser la voix, pour que Serge pleure non pas du malheur mais de la beauté de l’affaire », a raconté Jane Birkin sur la genèse du disque.

Julien Doré, LØVE (2013)

« I need you so/Oh oh/I won’t let you go/Oh oh ». Ce refrein entêtant, extrait du titre Paris-Seychelles, a permis à Julien Doré d’asseoir sa position de nouveau prodige de la chanson française. Avec l’album LØVE, son plus réussi à ce jour, le jeune artiste français a puisé dans sa rupture avec l’actrice Marine Hands pour trouver son style, une pop profonde portée par des textes poétiques, parfois énigmatiques. « La plupart des titres parlent de rupture amoureuse et de ses conséquences. Alors, oui, je m’expose. Cet album, c’est un carnet de voyage, d’exploration de mes zones intimes. Mais je ne sais pas faire autrement. Je ne peux pas écrire sur autre chose que des sentiments intenses vécus », expliquait-il en 2013 à 20 Minutes. Julien Doré donnait à l’époque ses interviews dans une chambre de l’Hôtel Thérèse, à Paris, là où il avait vécu quelque temps après sa rupture. Une des chansons de son troisième opus en porte d’ailleurs le nom.

Le faux album de rupture : Benjamin Biolay, Trash Yéyé (2007)

En 2007, Benjamin Biolay sort son quatrième album Trash Yéyé, que plusieurs médias présentent comme son plus personnel et inspiré par sa rupture avec Chiara Mastroianni. Mais contrairement à ce que l’écoute du disque pouvait laisser entendre, il n’en est rien. Dans l’émission Thé ou Café, sur France 2, le dandy français expliquait ainsi : « C’est vraiment pas autobiographique. (…) Je vais vous donner un détail privé mais je n’étais pas séparé de ma femme pendant l’écriture de cet album. Chiara l’écoute beaucoup. Si c’était vraiment le carnet de route de notre rupture, ce serait épouvantable. Je n’aurais jamais fait un truc pareil ». Même si les artistes se livrent souvent dans leur musique, il ne faut donc parfois pas essayer de (trop) lire entre les lignes.