Handicap et accessibilité: Avec l'audiodescription, l'art vivant reprend vue

SENS FIGURES (3/4) Pour attirer les aveugles au théâtre, une association se bat depuis 25 ans pour leur proposer des services d'intégration comme l'audiodescription

M.G.

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L'audiodescription s'exporte au théâtre et à la danse
L'audiodescription s'exporte au théâtre et à la danse — Accès Culture
  • Alors que l’accès à la culture et aux médias est en pleine mutation numérique, les sourds et aveugles sont-ils les grands oubliés de cette révolution ?
  • « 20 Minutes » passe en revue diverses pratiques culturelles pour savoir quelles initiatives étaient mises en place pour une meilleure accessibilité des œuvres.
  • Aujourd’hui, nous recontrons, au théâtre de Chaillot, l'association Accès Culture qui orchestre des services d'audiodescription pour aveugles.

Ce matin de juin, les grands halls marbrés du  théâtre de Chaillot sont vides. Ambiance un peu Shining avec quelques rayons de soleil. On fait le ménage, on installe doucement les panneaux (« avec tickets »… « sans réservation »…) et les employés se faufilent par les portes administratives après avoir récupéré leur clé parmi la centaine accrochée à un panneau. Ces sous-sols labyrinthiques côtoient l’escalator le plus vieux de Paris et les loges des artistes.

La veille sans doute, des visiteurs, des théâtreux, des touristes, sont passés « rapidement aux toilettes avant », ont trouvé leur fauteuil dans la salle Jean Vilar, ont eu les mains rouges d’applaudissements et ont salué la tour Eiffel, fière, derrière les baies vitrées. C’est entre ces murs imprégnés par l’ambiance du spectacle que la première audiodescription française au théâtre est née. Le classique Songe d’une nuit d’été de Shakespeare s’y joue « pour tous » un soir de novembre 1990.

Laisser les silences

L’audiodescription c’est d’abord un jeu de voix : celle du comédien sur scène, celle de l’audiodescripteur dans l’oreillette. Casques sur les oreilles, les personnes mal et non voyantes reprennent place dans la centaine de théâtres et opéras partenaires, à des tarifs préférentiels. On leur murmure les détails à ne pas manquer, ceux narratifs et ceux esthétiques. Changement de décors, expressions du visage, gestes…

L’exercice est minutieux pour l’audiodescripteur, un travail de souris qui réclame de doser entre la note indispensable et le silence bienvenu.

« J’ai une main sur le boîtier, l’autre sur mon monoculaire »

Il faut d’abord préparer l’audiodescription en amont. On ne commente pas non plus un match de foot. En accord avec le metteur en scène, l’audiodescripteur va voir une première fois la pièce et étudier la captation vidéo, outil indispensable pour connaître le timing et caler les propos entre les respirations des comédiens. Des commentaires qui doivent être précis et imagés. Pour le théâtre, une voix suffit. Par contre, l’Opéra nécessite plusieurs voix pour traduire les paroles. Pas de temps à perdre, les audiodescripteurs travaillent sur un temps très court, lors des dernières répétitions. Lorsque les aveugles prennent place, parfois ils rencontrent leur audiodescripteur qui vient les saluer avant la représentation. Enfin, les souris se placent devant le micro, cachées et interviennent en direct pendant la pièce, à l’aide d’un régisseur. Et le ravissement s’opère.

« La danse et l’Opéra, je pensais que c’étaient des institutions fermées pour moi. L’audiodescription m’aide surtout à la compréhension, s’il y a trop de personnages par exemple », confie Dominique, qui a un point de vue à un vingtième. « J’ai une main sur le volume du boîtier et l’autre sur mon monoculaire ». « On comprend peut-être mieux que les voyants ! » déclare Sylvie qui a profité de 17 spectacles en audiodescription cette année.

Le grand bébé secret et très modeste de Chaillot

L’association qui ficelle tout cela, Accès Culture, est identifiée comme le pont de référence entre la communauté aveugle et les représentations artistiques. Bébé de Chaillot, enfant du théâtre, elle est toujours nichée dans ces locaux colossaux du Trocadéro.

C’est ici que Frédéric Le Du a débuté. Père de l’association, il était alors assistant stagiaire à la mise en scène de ce théâtre à la pointe de la colline de Chaillot. A l’époque, au début des années 1990, il seconde le flamboyant Jérôme Savary (metteur en scène et directeur de Chaillot). Inspiré par le premier film en audiodescription française – le Indiana Jones de Steven Spielberg - le jeune Le Du décide de convertir cette pratique au théâtre. Après quelques mises en scènes transposées à l’audio, il fonde Accès Culture. Soutenu dès ses débuts par la Comédie française et le théâtre de la Colline, plus tard par l’Opéra de Paris.

Palpation du décor, caresses de costumes

Dans les locaux de l’association, les programmes sont en braille et en très gros caractères. 25 ans que l’association met en place des services d’accessibilités pour les personnes en situation de handicap ; et les idées ne manquent pas pour les ramener dans ces salons aux rideaux rouges. Forte de son succès, l’audiodescription s’est étendue à la danse. Il y a aussi l’organisation de visites tactiles : avant le spectacle, les aveugles peuvent venir tâter les décors, caresser les costumes et palper les accessoires. Les ateliers danse conquièrent aussi : « Ces ateliers nous permettent d’avoir une autre compréhension du spectacle », peut-on lire dans les avis des habitués d’Accès Culture. Mais aussi : « Comment une personne non voyante peut-elle comprendre les gestes d’une danseuse ? Les animateurs étaient d’une grande patience et ils avaient la volonté de nous apprendre à retrouver une harmonie dans notre corps et à nous projeter dans le spectacle. »

Un autre atelier nous étonne. Priscillia Desbarres, la responsable communication de l’association nous parle de maquettes. On ne comprend pas bien lorsqu’elle nous sort une valisette en carton dur, mais en détachant les pièces, on comprend que les aveugles peuvent découvrir l’architecture, les recoins, les coulisses du Théâtre National de Chaillot. Des mini-plateaux du plateau. L’espace s’échelonne alors dans la tête du spectateur.

Des sur-titrages et des comédiens LSF pour les sourds

Accès culture ne laisse pas non plus la communauté sourde sur le carreau. Pour eux, un comédien en LSF et Priscillia insiste « on ne dit pas comédien mais interprète ». Sur scène, sur le côté, il mime, traduit et joue tous les rôles de la pièce. Pour eux aussi, le travail se fait en amont, il faut retransmettre l’ironie, signifier les jeux de mots, tout en incarnant le personnage. Les personnes malentendantes qui lisent le français peuvent aussi compter sur le surtitrage des pièces.

Prochains rendez-vous attendus, La vie de Galilée à la Comédie Française ou la mise en scène des Justes d’Albert Camus par Abd Al Malik.