Exposition «Champs d'amours»: 100 ans de cinéma LGBT à l'Hôtel de Ville de Paris

CINEMA Une exposition gratuite, qui s'ouvre ce mardi à l'Hôtel de ville de Paris, retrace un siècle de représentation des personnes homosexuelles, bisexuelles ou trans au cinéma

Fabien Randanne

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L'affiche de l'exposition «Champs d'amour». En haut à dr.: l'un des espaces de l'expo, avec, au premier plan, l'affiche de «Pink Narcissus». En bas : un «mur des fiertés» composé de portraits d'artistes LGBT.
L'affiche de l'exposition «Champs d'amour». En haut à dr.: l'un des espaces de l'expo, avec, au premier plan, l'affiche de «Pink Narcissus». En bas : un «mur des fiertés» composé de portraits d'artistes LGBT. — Greg Gorman / F. Randanne - 20 Minutes
  • L’exposition « Champs d’amours » se tient du 25 juin au 28 septembre 2019 à l’Hôtel de ville de Paris. L’entrée est gratuite.
  • De « Autres que les autres » (1919) à « Portrait d’une jeune fille en feu » (2019), elle retrace cent ans de représentations des personnes LGBT au cinéma.
  • Pour « 20 Minutes », l’historien du cinéma Didier Roth-Bettoni commente une poignée de films apparaissant dans l’exposition.

A l’Hôtel de ville de Paris, on peut apercevoir la silhouette de Priscilla, la « folle du désert », scintiller de sequins et Brad Davis s’adosser à un phare phallique sur l’affiche – censurée – de Querelle de Fassbinder. A deux pas de là, un jeu de miroirs démultiplie le baiser échangé par Cate Blanchett et Rooney Mara dans Carol. Plus loin, ce sont les visages souriants des réalisatrices Lilly et Lana Wachowsky qui nous contemplent…

Autant d’images, de films et de figures convoqués, parmi une centaine d’autres, sur le parcours de Champs d’amours​, l’exposition gratuite qui ouvre ce mardi* et jusqu’au 28 septembre au cœur de la capitale, avec l’ambition de raconter « 100 ans de cinéma arc-en-ciel ». Autrement dit, de balayer un siècle de représentation des personnes lesbiennes, gays, bis ou trans (LGBT) sur le grand écran et de célébrer les artistes LGBT qui ont contribué à écrire cette histoire.

20 Minutes a fait la visite avec le journaliste et historien Didier Roth-Bettoni, co-commissaire de l’exposition et lui a demandé de parler d’une sélection de films marquants.

« Autres que les autres », « un film militant » de 1919

La chronologie de l’exposition débute par Autre que les autres, un film muet allemand sorti en 1919, aujourd’hui invisible, sinon dans une version tronquée. Il a été réalisé par Richard Oswald et produit par le médecin Magnus Hirschfeld, créateur de l’Institut de sexologie à Berlin (Allemagne), qui apparaît dans son propre rôle. « Etre amoureux de quelqu’un du même sexe est aussi pur et noble que de l’être de quelqu’un du sexe opposé. (…) L’homosexualité fait partie de l’humanité », comptent parmi ses répliques. Le scénario met en scène un musicien amoureux de son élève et qui est victime de chantage.

Didier Roth-Bettoni : « C’est le premier film dans lequel les personnes LGBT ne sont pas moquées ou ne vivent pas une sorte de tragédie imposée. Ce qui est intéressant, c’est que c’est un film militant, engagé pour l’abolition du paragraphe 175 du Code pénal allemand, c’est-à-dire le paragraphe qui criminalise l’homosexualité et qui fait que les homosexuels sont victimes de chantage s’ils ne veulent pas être dénoncés à la police et aller en prison. Ce paragraphe sera rendu encore plus dangereux par les nazis qui s’en serviront, une fois au pouvoir, pour déporter les homosexuels. Ce film a une histoire rocambolesque. Il est d’abord sorti tout à fait normalement en 1919, il a eu un certain succès, mais sous la pression de l’Eglise et de l’armée, il a été retiré de l’affiche de beaucoup de grandes villes. Le producteur Magnus Hirschfeld va en proposer en 1927 une version raccourcie. Quand les nazis arrivent au pouvoir en 1933, l’un de leurs premiers actes est de détruire l’intégralité de l’Institut de sexologie, les 20.000 ouvrages d’archives, les mémoires recueillies auprès des homosexuels berlinois et les copies existantes de ce film. On en perdra la trace pendant plus de cinquante ans. Depuis, on en retrouve des petits bouts régulièrement et, aujourd’hui, on en est à un peu près 50 minutes de film. Pendant très longtemps, on n’avait qu’une vision parcellaire de ce film, mais on en a aujourd’hui le découpage intégral, on sait à quoi correspondaient les séquences manquantes. »

« Race d’Ep », « un film très important mais oublié »

Le parcours de l’exposition invite à faire une incursion dans le « gai Paris ». Un plan du jardin des Tuileries – lieu de rencontres masculines – est tracé sur le sol. A un mur, un plan de la capitale permet de situer des scènes cultes de films comme L’homme blessé ou Théo et Hugo dans le même bateau tournées dans la ville. Cet espace consacre Paris comme un théâtres d’amours homosexuelles. On peut y voir un extrait de Race d’Ep – « pédéraste » en verlan – réalisé par Lionel Soukaz, qui a coécrit le scénario avec l’essayiste et militant gay Guy Hocquenghem. Un long-métrage sorti en 1979.

Didier Roth-Bettoni : « C’est un film militant fait avec très peu de moyens. Il propose de raconter l’histoire de l’homosexualité à travers un siècle. Un segment est consacré au baron von Gloeden qui, au début du XXe siècle, photographiait des adolescents en Sicile (Italie), un autre est consacré à Magnus Hirschfeld, un troisième se déroule dans les années 1960, celles de la libération sexuelle. Le quatrième et dernier segment est contemporain du film, c’est une séquence de drague dans des lieux emblématiques du Paris gay de l’époque. C’est un film très marquant, très important, même s’il a été en grande partie oublié et qu’il est assez peu visible aujourd’hui. Il est sorti en salle, il a eu une presse relativement élogieuse à l’époque. Mais c’était une petite sortie, on était sur un cinéma de niche. Des scènes de sexe ont dû être retirées du film. Lionel Soukaz réalisera quelques années plus tard X, qui est une sorte de pied de nez à la censure. »

« Rafiki », censuré au Kenya mais pas ailleurs

La censure, justement, est évoquée dans une salle. On y voit comment Alfred Hitchcock a tenté de la contourner en évoquant l’homosexualité par sous entendus dans L’inconnu du Nord-Express. Il est aussi question du film indien Fire, retiré des écrans locaux en 1996 après que des hordes de nationalistes hindous ont saccagé des salles de cinéma, ou bien encore des affiches de L’Inconnu du lac qui, en 2013, n’ont pas eu droit de cité à Versailles et Saint-Cloud car jugées trop suggestives. Le cas, tout récent, de Rafiki est également abordé.

Didier Roth-Bettoni : « Rafiki est l’un des très rares films africains à parler d’homosexualité, d’homosexualité féminine en l’occurrence. Il a été présenté au Festival de Cannes l’an passé mais a été interdit de diffusion dans son pays d’origine, le Kenya, sauf pendant une semaine durant laquelle les autorités ont accepté que le film soit montré pour qu’il puisse concourir aux Oscars. Cela signifie que Rafiki a été censuré à destination du public local mais pas à destination du public international, ce qui arrive souvent. En Chine, c’est arrivé très régulièrement. Adieu ma concubine, par exemple, qui a eu la Palme d’or et est sorti dans le monde entier, a été très longtemps interdit sur le territoire chinois. Des pays se donnent une espèce d’image d’ouverture à l’international, mais ont une position beaucoup plus restrictive au niveau national. »

« Pink Narcissus », « l’illustration de la liberté conquises par les homosexuels »

Les visiteurs qui ont plus de 16 ans pourront faire un détour par « le petit coin », tel qu’il est mentionné sur le plan, un espace abordant l’érotisme (et non la pornographie) gay et lesbien. L’occasion de (re) découvrir un extrait de Pink Narcissus.

L'affiche de «Pink Narcissus» à l'exposition «Champs d'amours».
L'affiche de «Pink Narcissus» à l'exposition «Champs d'amours». - F. Randanne / 20 Minutes

Didier Roth-Bettoni : « C’est un film qui incarne bien ce qu’il s’est passé dans l’après-1969 - l’exposition célèbre les 100 ans de Autre que les autres, mais aussi les 50 ans des émeutes de Stonewall à New York qui ont marqué le début du mouvement LGBT contemporain. Pink Narcissus sort en 1971 mais son réalisateur James Bidgood l’a commencé en 1963. Il a mis huit ans à tourner ce film, tout seul dans son appartement, à faire les décors, les costumes, à filmer avec des bouts de pellicules récupérées ci et là. C’est vraiment un film très artisanal mais qui, par son esthétique grandiose, incroyable, fantasmatique, colorée et inventive est une très bonne illustration de cette liberté enfin conquise par les homosexuels. C’est une prise de pouvoir sur leurs images. »

« La Cage aux folles », une comédie qui « a ouvert des portes »

La Cage aux folles tient une place bien visible dans l’exposition qui habille même un pan de mur d’une biscotte géante. A côté des affiches internationales de la comédie d’Edouard Molinaro sortie en 1978, on peut lire une tribune au vitriol («Penser à tout ce fric et à tous ces millions gagnés par l’histrion sur le dos des pédales ») parue cinq ans plus tôt dans la revue L’Antinorm au sujet de la pièce de théâtre. L’occasion de rappeler que La Cage aux folles fut perçue à l’époque par une partie de la communauté gay comme homophobe.

Didier Roth-Bettoni : « Je n’ai aucune antipathie pour ce film. D’un point de vue cinématographique, il n’a pas beaucoup de valeur mais d’un point de vue des représentations de l’homosexualité, il est intéressant. Je peux comprendre que les homosexuels, à l’époque, dans les années 1970, aient pu trouver dégradant ce jeu sur les stéréotypes que le film affirme. La comédie populaire, quand elle est bien faite, a cependant cette capacité à jouer sur les stéréotypes, c’est-à-dire ce que les spectateurs lambdas perçoivent de façon presque instinctive de l’homosexualité, tout en ouvrant d’autres portes. Dans le cas de La Cage aux folles, il y a effectivement le côté flamboyant de Zaza Napoli mais il y a aussi ce couple amoureux qu’elle forme avec Albin et le fait que ce couple a élevé un enfant. On arrive à faire passer beaucoup de choses par le biais de ce personnage-là. Quand je revois le film, ce n’est pas tant des personnages homosexuels et caricaturés dont on se moque, mais des personnages conservateurs, rétrogrades, bigots qui sont autour et qui, eux, sont ridiculisés. Zaza Napoli n’est jamais ridicule, elle est elle-même, un personnage plus grand que nature. Elle est Zaza Napoli et point barre. On a voulu consacrer un espace aux comédies populaires pour montrer comment elles ont pu faire changer les choses. Je suis sidéré que, dans le cinéma français aujourd’hui, il n’y a que dans des comédies, y compris des comédies que je n’aime pas comme Epouse-moi mon pote ou Toute première fois, que les mariages de couples homosexuels sont représentés. »

« Une femme fantastique », « une femme trans jouée par une actrice trans »

Le T de l’acronyme LGBT est souvent oublié. Ce n’est pas le cas dans l’exposition qui évoque – certes succinctement les figures que sont Coccinelle, Bambi et Marie France, trois pionnières françaises.

Didier Roth-Bettoni : « Pendant très longtemps, au cinéma, les personnes trans étaient moquées, ignorées ou représentées de façon approximative, comme dans Glen ou Glenda d’Ed Wood. Il faut attendre des années relativement récentes pour voir des approches plus respectueuses, plus directes, plus réelles des transidentités et notamment avec des films signés par des réalisateurs et des réalisatrices trans. Dans le » Glory Hall « où l’on met en avant des cinéastes LGBTQI [lesbiennes, gays, bis, trans, queer, intersexes], on a voulu qu’apparaissent Lana et Lilly Wachowsky [Bound, Matrix, Sense8…], car elles sont deux grandes réalisatrices trans au cœur du système et non pas en marge. On a voulu aussi mettre en avant, à travers un extrait, le film chilien Une femme fantastique car c’est l’un des rares dans lesquels une actrice trans joue un personnage de femme trans. Aujourd’hui il y a davantage de films sur les trans mais souvent ce sont des acteurs ou actrices cis [c’est-à-dire qui ne sont pas trans] qui jouent les personnages trans. C’est aussi une problématique que l’on n’a pas voulu esquiver. »

« Pourquoi pas ! », invisible (comme les bis au cinéma aujourd’hui)

Quid des bis ? Les occurrences de films traitant de la bisexualité sont relativement congrues au fil de l’exposition, mais cela s’explique par le fait que les exemples sont rares.

Didier Roth-Bettoni : « Pourquoi pas !, le film de Coline Serreau dont les droits sont perdus et qui est donc invisible aujourd’hui, montre comment un trouple [un couple à trois] se met en place et vit de façons très heureuse et sereine dans une maison en banlieue parisienne. Il est sorti au milieu des années 1970, à une période où le sujet de la bisexualité était très présent au cinéma. Il y a eu Je t’aime, moi non plus de Serge Gainsbourg, Love de Ken Russell, Un dimanche comme les autres de John Schlesinger, Cabaret de Bob Fosse… Mais c’est vrai que, depuis, le sujet est plus rarement évoqué, je ne sais pas s’il est plus compliqué à aborder pour un cinéaste. La bisexualité est une sorte d’angle mort du cinéma LGBTQI aujourd’hui. »

* Champs d’amours – 100 ans de cinéma arc-en-ciel. Exposition gratuite, ouverte jusqu’au 28 septembre de 10h à 18h30 à l’Hôtel de Ville de Paris, entrée au 5 rue Lobau (Paris 4e).

Divine égérie

Pour l’affiche de « Champs d’amours », c’est un portrait de Divine qui a été choisi. La drag-queen américaine, décédée en 1988 à l’âge de 42 ans, est indissociable de la filmographie de son compatriote John Waters, « l’un des cinéastes les plus queers », selon Didier Roth-Bettoni. Et d’ajouter : « Il est l’un de ceux qui ont, dans les années 1970 et encore aujourd’hui même s’il ne tourne plus beaucoup, chamboulé les représentations non seulement de l’homosexualité mais aussi des sexualités, des modes de vie… en célébrant une sorte de mauvais goût absolu permanent, d’absence de limites. Il y a une dimension outrancière dans son cinéma, ce qui le rend fascinant. C’est un cinéma qui ne se prend jamais au sérieux et créé des personnages inoubliables. Tous les rôles que joue Divine dans ces films sont plus grands que nature, plus grands qu’eux-mêmes, auxquels on ne peut accoler d’étiquette. »