Dracula, ici interprété par Christopher Lee dans le film "Scars of Dracula" sorti en 1970
Dracula, ici interprété par Christopher Lee dans le film "Scars of Dracula" sorti en 1970 — Studiocanal Films Ltd/Mary Evans/SIPA - 1810241740

BOUH

Dracula, Frankenstein, Godzilla... Les monstres reviennent en force, et ils en disent long sur nous

Dracula dans La Pléiade, Frankenstein réanimé, un fantôme chez Marc Levy... Les monstres reviennent en force cet été

  • Plusieurs œuvres remettent les monstres au goût du jour, au cinéma, au théâtre ou en littérature.
  • Ce retour en force des monstres est en réalité le signe d’une fascination continue, depuis l’Antiquité pour ces figures.
  • Les monstres ont une dimension psychanalytique qui permet de comprendre les sociétés qui les inventent et les mettent en scène.

Godzilla revient au cinéma toujours plus grand (il atteint presque les 120 mètres dans Godzilla II – Roi des Monstres, soit la hauteur des tours de la centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux). Les zombies ont foulé le tapis rouge  de Cannes avec Jim Jarmusch. Les vampires débarquent dans la prestigieuse Pléiade  avec Dracula et autres écrits vampiriques. Un fantôme s’invite dans Ghost in Love, le dernier roman de Marc Levy. Même Frankenstein qu’on croyait endormi depuis deux siècles, revient cet été dans le roman de la Britannique Jeanette Winterson. Cette fois-ci la créature est un médecin transgenre et l’intrigue s’apparente à une romance  entre lui et un célèbre professeur. 

Vous avez l’impression que les monstres font leur retour et envahissent votre été ? Si cela peut vous rassurer, ils ne nous ont jamais quittés.

Les monstres rassurent

« On ne peut pas vraiment parler de retour des monstres, explique Alain Morvan, qui a préfacé le recueil de La Pléiade dédiée aux Vampires. Depuis le roman gothique au XVIIIe siècle, les monstres ne cessent de peupler la littérature mondiale, avec des monstres sollicités selon les modes. » Natacha Vas-Deyres, professeure spécialiste de la science-fiction, va même plus loin : « Ils ont toujours été présents ! Depuis les mythologies originelles, dans l’Antiquité grecque, vous aviez par exemple Scylla cette créature à six têtes dans l’Odyssée, ou la Gorgone aux cheveux de serpents. »

Bien, bien. Donc l’homme doit cohabiter avec ces créatures fantastiques qui peuplent les productions culturelles. Après tout, comme disait le philosophe Michel Foucault, « les monstres sont le bruit de fond de la nature humaine. »

« Le monstre permet de mesurer la normalité humaine. Sans eux, nous ne saurions pas ce qui est normal », expose Natacha Vas-Deyres qui est aussi l’autrice d’un dossier sur les monstres paru dans la Nouvelle Revue Pédagogique (Nathan). En les regardant, on oublie le monstre à l’intérieur de nous : « On peut le voir notamment avec les freaks qu’on exposait dans les foires au 19e. » Comment ne pas penser à Joseph Merrick, qui inspira à David Lynch son  film Elephant Man. Joseph Merrick foulera les planches à la rentrée, incarné par Joey Starr. 

La frontière entre le connu et l’inconnu

Si vous croyez être à l'abri des monstres parce que vous ne lisez pas et n'allez pas au théâtre, tremblez tout de même. Le 4 juillet, des millions de téléspectateurs se rueront sur Netflix pour regarder la nouvelle saison de Stranger Things. La précédente saison avait battu des records d’audience réunissant en moyenne près de 9 millions de personnes pour chaque épisode. Le synopsis de cette saison 3 promet un nouveau défilé de monstres

Si l’on convoque autant les monstres, c’est pour maintenir l’équilibre entre le rationnel et l’irrationnel selon Alain Morvan : « Nous vivons dans un univers hyperrationalisé, un univers très carré, que nous avons hérité du siècle des lumières. Tout est démontré, on fait comme si la peur n’existait pas. Il fallait bien contrecarrer l’encyclopédie de D’Alembert et Diderot avec une littérature plus fantastique. Les monstres basculent notre rationalité, mais l’équilibre également. »

Reprenons un peu l’étymologie du nom monstre qui provient du verbe monstrare, « montre » en latin. « Le monstrueux provoque la répulsion mais aussi paradoxalement l’envie irrépressible de voir, de contempler » explique Natacha Vas-Dreyes. Cette tension entre le rejet et l’attraction se concrétise avec la figure du vampire. Cette créature, qui se nourrit de sang pour assurer son immortalité, est prédatrice mais aussi séduisante. Notez que le mot « vamp » est dérivé du mot vampire. « Le fait de vamper quelqu’un c’est le séduire, mais aussi d’en faire son affaire… Le vampire cherche à détruire la liberté et la personnalité de sa proie, poursuit Alain Morvan. C’est un personnage auréolé de sexualité, le contact avec le vampire est nécessairement sexuel et plein de désir. » Le baiser du vampire permet également de faire sortir des traits de la victime dont elle n’avait pas même conscience…

Memento Mori

Raymond, le fantôme du nouveau roman de Marc Levy Ghost in Love hante son fils Thomas avec une requête : l’aider à retrouver le fantôme de son ancien amour qui vient de mourir à San Francisco. Le romancier aux 45 millions d’exemplaires vendus mêle le voyage entre Paris et la « City of the bay » et celui entre la vie et la mort… Un lien salutaire. « Notre société a tendance à oublier la mort. Par exemple, on ne meurt plus chez soi, mais à l’hôpital. Les monstres nous obligent à considérer notre fin ultime », poursuit le spécialiste du roman gothique, Alain Morvan. Les monstres, comme Frankenstein, apparaissent comme des figures très actuelles « au regard des débats sur la fin de vie ou sur le transhumanisme. » Autres créatures, les morts-vivants : ils cristallisent aussi notre peur de la mort et incarnent cette angoisse : « Veut-on ressembler à cela après la mort ? »

Enfin, le monstre peut être perçu aussi comme un avertissement donné à l’humanité, un indicateur des peurs historiques. Par exemple, dans Godzilla, la peur pointée du doigt est celle de la bombe nucléaire, de la mutation et de notre usage de la biogénétique. Mais cette bête, qui existe depuis 1954 et a révolutionné le cinéma japonais en lançant le genre du Kaiju, est une projection de notre imaginaire qui nous dit « attention à ce que vous êtes en train de créer, vous créez un monstre ». Suivez notre regard vers le réchauffement climatique