Faute d'en vivre, François Schuiten («Blake & Mortimer») arrête la bande dessinée

PRÉCARITÉ François Schuiten, éminente signature de la BD franco-belge, a annoncé abandonner le navire, trop précaire et imprévisible

Benjamin Benoit

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Manifestation d'auteurs de BD à Angoulême le 31 janvier 2015
Manifestation d'auteurs de BD à Angoulême le 31 janvier 2015 — B.Chapon/20 Minutes

Après 45 ans de métier, le belge François Schuiten a annoncé, dans un entretien accordé au site ActuaBD, vouloir arrêter son métier de cœur :  dessinateur de BD. Une décision qui fait état de la précarité grandissante des auteurs.

Grand Prix d’Angoulême  en 2002, il a collaboré avec le scénariste Benoît Peeters sur la saga Les Cités Obscures. Son dernier fait d’armes ? Le Dernier Pharaon, opus de la célèbre série Blake & Mortimer. L’artiste est également un scénographe reconnu à l’international et a, entre autres, conçu la station de métro parisienne Arts et Métiers à la sauce steampunk.

L’auteur dit ne « pas vouloir réaliser l’album de trop » et avoir exprimé « ce qu’il voulait partager ». Mais il y parle aussi de l’insécurité et la précarité de la profession : Le Dernier Pharaon a eu quatre ans de gestation, et a demandé moult recherches sur le terrain, rarement défrayées par l’éditeur. « Je me suis rendu sur le plateau de Gizeh », explique-t-il. Un train de vie qui nécessite de s’engager sur des travaux supplémentaires pour s’acheter du temps de travail. « Longtemps, j’ai fait de la scénographie pour payer mon travail d’auteur », explique François Schuiten. Et « faire des albums moins investis ? (…) Je ne peux m’y résoudre ».

Une profession de plus en plus précaire

Si un auteur historique lâche l’affaire, les autres peuvent se faire du souci. La précarité du milieu a été au cœur des deux derniers festivals de la bande dessinée d’Angoulême, où l’on a rappelé des chiffres édifiants : en 2018, 53 % des auteurs de BD gagnaient moins que le Smic, et 36 % sont sous le seuil de pauvreté. Même les plus prolifiques doivent travailler toute une année avec une petite avance sur salaire. L’une des raisons est la surproduction récente dans le média. comme le relève Europe 1, plus de 5000 titres de bande dessinée ont vu le jour en 2016 contre 800 parutions quinze ans plus tôt.

Fin septembre 2018, Denis Bajram, secrétaire des États généraux de la BD, faisait passivement un état des lieux en publiant un simulateur de droits d’auteur. Un outil intuitif et complet qui donne une idée des réalités du métier, surtout pour les auteurs débutants, à faibles tirages et à petits contrats – entre 6 % et 10 % sur chaque vente.

Réussir tout seul, mais avoir du monde derrière soi

Certains auteurs, plus jeunes et issus de circuits moins traditionnels, se sont lancés dans des modes de financement alternatifs, dont le financement participatif. C’est le cas de Laurel, une bloggeuse BD ayant fait appel à sa communauté pour financer et auto-éditer son travail, Comme Convenu, avec une mise de base de plus de 260 000 euros sur 9000 demandés. Un exemple record et peu représentatif : un tel succès demande d’avoir une communauté large et soudée, donc de tenir un blog au quasi-quotidien sur plusieurs années. Pas vraiment le profil d’un auteur historique qui privilégie la qualité à la quantité.