«Geek Pride Day»: Comment la culture geek est devenue grand public

42 Le 25 mai est depuis 2006 le « Geek Pride Day », jour de célébration des cultures geeks. Longtemps marginales, elles sont aujourd'hui en partie passées dans la culture courante

Mathilde Loire

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cine geek 2017
cine geek 2017 — WARNER BROS
  • Depuis 2006, le 25 mai est le « Geek Pride Day », un jour pour célébrer les cultures geeks.
  • La culture geek trouve sa légitimité depuis quelques années, grâce à Internet et Hollywood notamment.
  • Elle reste une sous-culture pleine de références.

Geeks de tous les pays, unissez-vous ! Ce samedi 25 mai n’est pas seulement la veille de la Fête des mères et des élections européennes, c’est aussi la journée internationale des geeks. Le « Geek Pride Day » est né en 2006 en Espagne, sous le nom « Dia del orgullo friki », pour promouvoir la culture geek.

Pour sa première édition, il rassemble alors 300 personnes, qui réalisent un pacman humain. Le concept se diffuse ensuite peu à peu dans le monde, devient officiel aux États-Unis en 2008. « Il a pris depuis quelques années en France aussi, même si ça reste marginal », constate David Peyron, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université d’Aix-Marseille, auteur de l’ouvrage Culture Geek. « Cela correspond aussi à un mouvement de généralisation des événements liés à la culture geek en France, de nombreuses villes ont désormais leur "manga show", leur "geek day", etc. », ajoute-t-il.

Un jour significatif

La date de ce « Geek Pride Day » n’a pas été choisie au hasard. Le 25 mai était déjà, depuis 2001, le « Jour de la serviette », en hommage à l’écrivain britannique Douglas Adams, auteur de l’œuvre de science-fiction Le Guide du voyageur galactique. La serviette y est décrite comme un outil indispensable que tout voyageur galactique doit avoir avec lui.

Le « Glorieux 25 mai » est aussi un jour de commémoration fictif dans Les Annales du Disque-Monde, de Terry Pratchett, une série de romans de fantasy. Enfin, il se trouve que le premier Star Wars, ainsi que Star Wars VI : Le Retour du Jedi, sont sortis les 25 mai 1977 et 1983 aux États-Unis.

Daisy Ridley dans Star Wars: The Rise of Skywalker de J.J. Abrams
Daisy Ridley dans Star Wars: The Rise of Skywalker de J.J. Abrams - The Walt Disney Company

Un jour organisé autour de références, donc, qui sont au cœur de la culture geek. « L’idée de la référence est très importante pour faire culture, explique David Peyron. La culture geek est l’une des rares sous-cultures qui n’est pas basée sur la musique. Ses références sont issues de livres, de films ou de bandes dessinées. » Les fans extraient des détails d’une œuvre – un objet, une réplique, une date – et en font un signe distinctif. « La culture geek est une culture du détail. C’est une monnaie de lien social. Par exemple, les spectateurs du Star Trek de J.J. Abrams qui ont reconnu le R2-D2 à l’arrière-plan d’une scène peuvent le faire remarquer aux autres. Les producteurs d’Hollywood l’ont bien compris, et embauchent des réalisateurs ou des scénaristes capables de jouer sur ces références », explique le spécialiste.

Car si la culture geek a longtemps été à la marge, et reste victime de certains clichés, elle trouve peu à peu sa légitimité auprès du grand public. L’industrie du cinéma et des séries télévisées s’est emparée des œuvres « geek » pour en faire des franchises très rentables, qui semblent parfois ne jamais prendre fin. « L’aspect "univers" de la culture geek colle très bien à l’évolution d’Hollywood, et aux attentes du public », confirme David Peyron.

Internet, et la diffusion de la culture geek, généralement issue des cultures japonaise et anglo-saxonnes, à échelle mondiale, a aussi participé à cette légitimité. De la même façon qu’une série commeThe Big Bang Theory, même si elle n’est pas appréciée de tous les geeks. L’auteur de Culture Geek y voit également une question générationnelle : « Les gens qui étaient adolescents dans les années 1980-1990 deviennent aujourd’hui parents, et transmettent leurs références à leurs enfants. »

Compétition autour de l’authenticité

Certains éléments de la culture, auparavant connus de quelques initiés seulement, sont ainsi repris sur les réseaux sociaux, dans la culture grand public, par les médias nationaux. De quoi pousser certains geeks à réaffirmer leur authenticité. « Cette notion est centrale dans toutes les sous-cultures urbaines, explique David Peyron. Il faut "être un vrai", en ayant approfondi un univers le plus possible, par exemple, ou parce qu’on était là le premier. Certaines personnes me disent "à mon époque c’était dur, j’étais le pionnier". Si on souffre moins aujourd’hui, parce que la culture geek est moins à la marge, on est moins authentiques. »

Le sociologue constate en effet que l’aspect illégitime de la culture geek a parfois pu « engendrer des violences, à l’école ou au collège par exemple. Mais c’est un peu ambigu : certains se complaisent encore dans cette position en marge. Pourtant, les gens geeks ont plutôt des positions élevées dans la société, ils sont souvent issus de classes moyennes et supérieures. »

Kunal Nayyar, Simon Helberg, Johnny Galecki, Kaley Cuoco, et Jim Parsons dans «The Big Bang Theory».
Kunal Nayyar, Simon Helberg, Johnny Galecki, Kaley Cuoco, et Jim Parsons dans «The Big Bang Theory». - SIPANY/SIPA

Cette compétition autour de l’authenticité crée toutefois une double peine pour les femmes. « La culture geek, lorsqu’elle a émergé, était liée à des loisirs vus comme masculins. Les femmes ont très vite été invisibilisées. Dans les milieux geeks, elles sont testées, pour vérifier qu’elles ont bien les bonnes références. » Depuis quelques années, de plus en plus de femmes n’hésitent pas à dénoncer le sexisme des communautés geeks et à se battre pour une meilleure visibilité, afin d’obtenir leur légitimité culturelle également.