«Des grammairiens masculinistes ont supprimé des mots comme «autrice» pour des raisons politiques»

INTERVIEW Laelia Veron est, avec Maria Candéa, l’autrice de « Le Français est à nous », manuel pour décomplexer notre rapport à la langue française

Marie Leroux

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Le Petit Robert intègre le terme « autrice »
Le Petit Robert intègre le terme « autrice » — B.Chapon/20Minutes
  • Laélia Véron et Maria Candéa ont écrit un « Manuel d’émancipation linguistique » intitulé « Le français est à nous ».
  • L’ouvrage a pour objectif de décomplexer notre rapport à la langue française.
  • Laélia Véron explique à « 20 Minutes » comment la langue peut aussi véhiculer des discriminations, et comment elle permet de s'en affranchir.

Un ouvrage pour se sentir bien avec sa langue. Quelle langue ? Le français bien sûr. Le français est à nous ! Petit manuel d'émancipation linguistique, paru aux éditions La Découverte, a pour ambition de décomplexer notre rapport au français, mais aussi de revenir sur certaines idées reçues sur la langue française.

Les deux autrices Laélia Véron et Maria Candea ont souhaité les déconstruire une par une en éclairant sur l’histoire de la langue française, intrinsèquement politique et intimement relative à son contexte social.

Laélia Véron et Maria Candéa, les deux autrices du livre
Laélia Véron et Maria Candéa, les deux autrices du livre - Photo postée sur le compteTwitter de Laélia Véron

 

Laélia Véron, agrégée de lettres modernes, docteure en langue et littérature françaises et maîtresse de conférences en stylistique à l’université d’Orléans a répondu aux questions de 20 Minutes.

Le titre de votre livre est Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique. Qu’entendez-vous par « émancipation linguistique » ?

Bonne question ! Le langage peut être autant un instrument de domination que de déconstruction de cette domination. On peut donc se saisir du langage dans une démarche de liberté et d’émancipation. Le français est à nous est un titre un peu provocateur, toute la question est de savoir qui est le « nous ». Et pour Maria Candea et moi, le « nous » se veut inclusif, il englobe toutes les personnes qui parlent français, l’écrivent, qui le font vivre. Ce titre va contre l’idée que la langue serait réservée à quelques personnes expertes ou pseudo-expertes comme l’Académie française.

Et dans le mot « manuel » il y a l’idée de donner des outils. On avait envie que chacun puisse y trouver ce qui l’intéresse. On voulait aussi que ce soit accessible. On a fait un glossaire, des petits focus pour que tout le monde puisse picorer et trouver ce qui l’intéresse. Maria et moi on voulait faire un livre qui soit rigoureux scientifiquement, avec une vraie démarche linguistique, et en même temps ne pas réserver ces concepts à des universitaires très spécialisés, on voulait que ça soit accessible à tout le monde.

Pensez-vous qu’il y ait un besoin de décomplexer notre usage du français et d’entretenir un rapport plus sain à la langue ?

Tout à fait. Quand des gens viennent nous dire en librairie que lire ce livre les a décomplexés, c’est le plus beau compliment. C’est intéressant parce qu’on a même vu des professeurs de français qui venaient nous dire ça ! Ce sentiment s’appelle l’insécurité linguistique, c’est la peur de se tromper, de faire des fautes… Et ça peut vraiment toucher tout le monde. La langue on l’utilise tous les jours pour communiquer, on ne peut pas avoir cet usage quotidien de la langue tout en disant qu’elle serait réservée à des pseudos experts. Nous devons affronter nos peurs et nous saisir de la langue.

Y-a-t-il une dimension politique aux discriminations liées à la linguistique ?

Bien sûr ! Notre livre est un livre engagé, on l’assume toutes les deux. La neutralité n’existe pas, même dans le domaine scientifique, c’est un mythe. On a toujours une parole qui est située et engagée, le tout c’est d’en avoir conscience, et de ne pas le cacher. Donc nous assumons d’avoir une démarche engagée et de dénoncer ce à quoi la langue peut servir dans la reproduction de la domination. Mais on veut aussi dire aux gens qu’ils peuvent s’en libérer, tout comme ils peuvent agir sur la langue. Prenons l’exemple de la construction du dictionnaire. Le Robert avait proposé une définition du mot « frotteur » qui a fait bondir les gens. La définition était : « Une personne qui cherche des contacts érotiques dans les transports en commun. » Il n’y avait pas la dimension de non-consentement. Des personnes ont réagi en disant que la définition était incomplète. Il manquait la dimension de quelque chose de répréhensible et le côté juridique dans la définition. Le Robert a écouté les critiques des gens et a corrigé la définition dans sa prochaine édition. Ça montre bien que le langage se fait collectivement, et même les professionnels ne savent pas tout de l’usage des locuteurs. Le langage se fait par les gens, il ne faut pas l’oublier.

Vous déconstruisez également beaucoup d’idées, par exemple l’idée selon laquelle le français serait en danger, qu’on l’utiliserait moins bien qu’avant, que les jeunes seraient une menace pour la langue française, que la langue s’arabiserait…

Il faut distinguer les critiques qu’on peut faire de certains usages de la langue et l’idée que la langue est en danger. C’est normal de critiquer certains usages de la langue. Mais on ne peut pas scientifiquement dire que la langue française est en danger. Elle fait partie des cinq langues les plus parlées dans le monde, des langues les plus enseignées, des langues les plus présentes sur Internet… Les langues en danger sont celles qui sont parlées par très peu de locuteurs. Il y a plus de 300 millions de francophones dans le monde… Le problème avec ce mythe de la langue en danger, c’est que cela conduit à se dire « C’était mieux avant, avant la langue était pure, elle était bien… » C’est une vision complètement fantasmée d’une langue qui n’a jamais existé. On fantasme beaucoup sur « la langue de Molière » mais on ne sait souvent pas que l’orthographe était bien moins normée du temps de Molière et qu’on peut trouver deux graphies d’un même mot en une page…

Vous abordez aussi la question de l’écriture inclusive. Cette écriture a-t-elle une efficacité militante, notamment sur la société et les mentalités ?

La langue a toujours été politique et politisée. Du point de vue féministe, je pense que c’est une manière de s’inscrire, en tant que femmes, en sujets politiques et agissants. L’écriture inclusive peut agir sur les représentations mentales : c’est important pour que les représentations attachées à certains mots ne soient pas exclusivement masculines. Cela ne veut pas dire bien sûr que tous les problèmes liés au sexisme et aux inégalités hommes/femmes vont être réglés par l’écriture inclusive…

Vous parlez de « démasculinisation » de la langue plutôt que de « féminisation ». Pourquoi ?

C’était important pour nous de dire ça, parce qu’on parle souvent de féministes interventionnistes contemporaines qui viendraient toucher à une langue à laquelle on n’aurait jamais touché. Or les premiers interventionnistes ont été des grammairiens masculinistes qui ont voulu supprimer des mots, comme « autrice » pour des raisons politiques. Donc en parlant de « démasculinisation », nous faisons allusion à toute cette histoire de la langue, trop souvent méconnue.