L'engagement d'Emmanuelle Béart et Juliette Binoche a-t-il une influence sur l'opinion publique?

INFLUENCE Une pétition en faveur de l’environnement et en soutien aux « gilets jaunes » a rassemblé la signature de plus de 1.400 personnalités influentes du monde de la culture

Marie Leroux

— 

Emmanuelle Béart, personnalité engagée qui manifeste contre le réchauffement climatique à Paris le 16 mars 2019.
Emmanuelle Béart, personnalité engagée qui manifeste contre le réchauffement climatique à Paris le 16 mars 2019. — Lewis Joly/SIPA

Trois jours après la mobilisation du 1er mai des Gilets Jaunes, et notamment les évènements de La Pitié-Salpétriêre, des artistes françaises dont Emmanuelle Béart, Juliette Binoche et 1.400 autres acteurs et actrices du monde de la culture ont apporté leur soutien au mouvement. Dans une tribune publiée dans Libération et intitulée « Gilets jaunes : nous ne sommes pas dupes », le collectif Yellow Submarine fait entendre cet appel des artistes.

« Ce qu’ils demandent, ils le demandent pour tou.te.s. Les Gilets Jaunes, c’est nous. Nous artistes, technicien.ne.s, auteur.rice.s, de tous ces métiers de la culture, précaires ou non, sommes absolument concerné.e.s par cette mobilisation historique. » Pourtant, plutôt que la pétition elle-même, c’est la liste des signataires qui a attiré l’attention… et les critiques. Sur Twitter, les reproches pleuvent et de nombreux internautes reprochent aux signataires d’être « déconnectés de la réalité », « indécents », de « faire du populisme », « de la récupération » ou encore de « chercher à se refaire une bonne image »…

Selon Violaine Roussel, professeure de sociologie et maîtresse de conférences à l’Université Paris 8, il en est ainsi car « les réseaux sociaux véhiculent des volumes énormes de réactions diverses, souvent vite oubliées, et ce sont les résonances données à ces réactions dans d’autres médias qui en font souvent la force »..

« Les artistes s’engagent en tant que citoyens mais aussi en tant que personnalités publiques »

Le collectif Yellow Submarine stipule bien dans sa tribune n’être rattaché à aucun parti politique, et à avoir pour seul souci la société dans laquelle nous vivons, et « réclame des choses essentielles : une démocratie plus directe, une plus grande justice sociale et fiscale, des mesures radicales face à l’état d’urgence écologique ». C’est sans doute cette dimension « apolitique » qui a attiré les 1.400 signataires. « Les artistes s’engagent en tant que citoyens mais aussi en tant que personnalités publiques, explique Violaine Roussel à 20 Minutes. Les artistes réputées et les célébrités ont en effet la possibilité d’utiliser leur nom et la visibilité que le statut d’artiste leur confère pour prendre position publiquement. C’est ce qu’on voit ici avec la montée en puissance de cette figure de la célébrité engagée ».

Selon la chercheuse, faire entendre une cause qui leur est personnellement chère, reste quelque chose de risqué, et sujet à controverse, pour les artistes : « D’un côté, le statut d’artiste est ce qui permet de prendre la parole de manière visible, légitime et potentiellement efficace. De l’autre, il est ce qui contraint fortement les formes de l’engagement, pour que le crédit artistique ne soit pas endommagé par l’engagement citoyen ».

Une influence à relativiser

Risqué pour son image, l’engagement d’un artiste est également potentiellement contre-productif. La défiance visible sur les réseaux sociaux à l’égard des signataires de la tribune semble démontrer que la voix des personnalités publiques n’a pas forcément d’impact sur l’opinion publique. Pour Violaine Roussel, cependant, « dans un contexte de relatif discrédit des professionnels de la politique, la parole et les mobilisations d’artistes peuvent avoir une certaine efficacité sociale et politique ».

Avec quelques réserves toutefois : « Les artistes ont des formes d’influence du fait du degré de visibilité de leurs prises de parole, d’un accès immédiat aux médias de masse, et du lien préétabli avec des publics qui leur portent une attention soutenue. Mais ces publics ne sont pas sous influence d’une manière systématique. Les déterminants qui nous amènent à nous mobiliser et rejoindre une cause sont plus nombreux et plus complexes. Ils sont en premier lieu ancrés dans nos interactions ordinaires et nos groupes d’appartenance du quotidien. Le fait de voir une personnalité qu’on admire prendre une position peut contribuer à notre engagement, mais ce n’est qu’un élément parmi d’autres ».