«Berserk», «Hunter X Hunter», «Nana»... Ces mangas dont on ne verra (peut-être) jamais la fin

BD Parution irrégulière, santé des auteurs, attente des fans... Certains mangas durent depuis des décennies et la fin n'est pas pour demain (ni après-demain)

Vincent Julé

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Kentarō Miura prend son temps entre chaque tome du manga «Berserk» parce qu'il est perfectionniste, et difficile de lui donner tort, nan mais regardez moi ça comme c'est beau
Kentarō Miura prend son temps entre chaque tome du manga «Berserk» parce qu'il est perfectionniste, et difficile de lui donner tort, nan mais regardez moi ça comme c'est beau — BERSERK © Kentaro Miura 1990 / HAKUSENSHA, Inc.

Vendredi est sorti le tant attendu tome 36 de Hunter X Hunter, près d’un an après le précédent. C’est beaucoup sachant qu’un tome de manga sort habituellement tous les deux-trois mois, mais peu considérant que quatre longues années séparaient déjà les volumes 32 et 33. Commencé il y a maintenant vingt ans, Hunter X Hunter, un des succès du shônen avec One Piece ou Naruto, connaît un rythme de parution très erratique. Son auteur, Yoshihiro Togashi, a déjà mis en pause plusieurs fois sa série à cause de problèmes de santé, surtout de dos - et non parce qu' il joue trop aux jeux vidéo !

Un tome tous les deux… trois… quatre ans

Si le mangaka a récemment repris un rythme plus régulier, annuel, les fans ont pu avoir peur de ne jamais voir la fin de la série, surtout lorsque certains volumes étaient plus proches du story-board crayonné que du manga fini. Ce n’est pas le seul. Glénat a ainsi fêté mi-avril la sortie du tome 40 de Berserk, classique de la dark fantasy, là aussi après plus d’un an d’attente, pour total de quarante tomes… en trente ans ! « Le lecteur fan suit souvent ce qu’il se passe au Japon, et est au courant des pauses, des retards, mais le lecteur lambda n’est pas habitué, et cela s’en ressent sur les ventes », commente Satoko Inaba, directrice éditoriale de Glénat Manga. Si une série disparaît des radars, ne fait pas régulièrement l’actualité, la vente de tous les volumes est impactée. « Il faut donc rappeler aux lecteurs qu’elle existe, créer l’événement. » Comme avec la sortie d’un tome au chiffre rond, symbolique.

« Je prie pour réussir à finir Berserk de mon vivant »

Kentaro Miura, le dessinateur de Berserk, n’est pas malade, « juste » perfectionniste. « Avant, il tenait un rythme de magazine de prépublication, bimensuel, mais il est devenu si perfectionniste, surtout avec le passage au numérique, raconte Satoko Inaba. Il peut agrandir une image à l’infini, corriger son dessin jusqu’au bout, cela donne un volume 36 somptueux, puis trois ans de pause. Mais lui et son éditeur ont trouvé un compromis pour tenir une parution plus régulière, d’un tome tous les ans. »

Et comment le mangaka gère cette longévité ? « Disons que je prie pour réussir à finir Berserk de mon vivant, lâche-t-il dans le dossier de presse du tome 40. À l’époque où j’ai débuté la série, je m’occupais moins de sa fin que de raconter une histoire qui se terminerait tôt ou tard. Mais aujourd’hui où j’ai pris conscience que la vie n’est pas éternelle, c’est en prenant soin de ma santé que je tente de boucler la série. Le principal changement est que je suis devenu plus lent. J’ai l’impression d’être dans un vaisseau spatial qui fonce vers un trou noir, et à mesure qu’il s’en approche, l’écoulement du temps est modifié. Quand je travaille sur le manga, je n’ai pas la sensation que le temps s’écoule différemment et pourtant, il file en un éclair. Comme si je faisais du surplace. »

« Les mangakas doivent tenir des rythmes inhumains »

Il faut rappeler que le manga est au Japon un art mais aussi une industrie, avec une prépublication toutes les semaines, ou tous les mois, à l’instar du mythique Weekly Shônen Jump, qui a vu naître Dragon Ball, Olive & Tom, Ken le survivant, Naruto, One Piece et qui a bien failli avoir raison de la santé de leurs auteurs. « Même s’ils ont des assistants, parfois des studios, rien ne fait sans eux, explique la directrice éditoriale de Glénat Manga. Les mangakas doivent souvent tenir des rythmes inhumains. »

En avril, Twitter a ainsi vu pointer en trending topic le hashtag #ThankYouODA, du nom de l’auteur de One Piece, Eiichiro Oda. Il est mort ? Non, pas d’inquiétude, enfin pas encore. Le mangaka a confié dans une interview au Weekly Jump qu’il n’était pas en grande forme, et que son médecin lui a conseillé du repos et du sport s’il ne voulait pas mourir trop tôt, provoquant une vague de soutien des fans sur les réseaux sociaux. Il faut dire qu’Oda dort trois heures par nuit pour tenir le rythme.

Le manga « Nana » en pause depuis dix ans

« Il a pris deux jours de vacances en vingt ans, a une maison où il ne va presque jamais, et ne voit ses enfants qu’une fois par semaine, ajoute Satoko Inaba, également éditrice de One Piece. Il avait déjà dû s’arrêter une semaine, et a ralenti un peu le rythme, passant d’un tome tous les deux mois à tous les trois mois. Il arrive que l’éditeur pousse son auteur, comme dans les années 90, mais là, c’est lui qui pousse, c’est sa passion. Il avait prévu à l’origine un total de 80 volumes pour One Piece, avant de passer à 100 et maintenant 120. »

D’autres séries n’ont malheureusement pas cette chance, et les fans de D. Gray Man attendent le tome 26 depuis deux ans, ceux de Bastard !! le tome 27 depuis six ans. Mais le record est peut-être le shôjo culteNana, en pause depuis dix ans à cause de la grave maladie d’Ai Yazawa. Elle sort des fois de son silence pour une illustration et des nouvelles pas forcément rassurantes pour la suite. Au Japon, Glass No kamen, connu en France pour son adaptation animée Laura ou la passion du théâtre, dure depuis plus de quarante ans et 49 volumes, mais son autrice Suzue Miuchi promet la fin pour bientôt.

La série la plus longue de tous les temps

Certaines séries, dont la parution est ralentie mais régulière comme Détective Conan ou Ippo, ont aussi de quoi faire peur aux fans, avec respectivement 96 et 124 volumes au Japon, et ce n’est pas fini. Et si leurs mangakas, tous deux cinquantenaires, n’arrivaient pas au bout ? C’est un risque, c’est aussi pourquoi les auteurs stars des années 90 ne dessinent plus, Akira Toriyama le premier. Osamu Akimoto, lui, a décidé en 2016, à l’âge de 64 ans, de mettre un point final à sa comédie policière Kochikame, inédite en France, après quarante ans et 200 volumes. Son manga reste le plus long de tous les temps.