«Game of Thrones»: «Le temps n’a pas d’importance, c'est l’espace qui nourrit le récit»

GAME OF THESES La saga HBO n’a pas inspiré que des fans par millions, elle a également suscité des études et thèses de chercheurs en sciences divers. Aujourd’hui Philippe Moyen, professeur agrégé d’Histoire et de Géographie, nous parle de « Game of Thrones »

Pierre Cloix

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L'univers de Game Of Thrones propose un monde large et diversifié
L'univers de Game Of Thrones propose un monde large et diversifié — Wikimedia Commons
  • Avec sa huitième saison, Game of Thrones achève une saga suivie par des millions de téléspectateurs dans le monde.
  • Le phénomène a inspiré des chercheurs qui ont produit études et thèses dans diverses disciplines.
  • « 20 Minutes » a rencontré Philippe Moyen, professeur agrégé de géographie.

Des zombies venus du froid, des dragons, des loups géants et des prêtresses rouges qui ressuscitent les gens… Game of Thrones, c’est du sérieux. Alors forcément, la saga a intéressé des scientifiques de tout poil dès ses débuts. Sociologues, politologues, historiens ou démographes ont réalisé thèses et études sur la série HBO au succès planétaire.

20 Minutes a choisi de leur donner la parole durant la diffusion de la huitième et dernière saison de la saga, pour jeter un nouveau regard sur une série qui restera dans les annales.

Aujourd’hui nous interrogeons Philippe Moyen, professeur agrégé d’Histoire et de Géographie qui a rédigé, en 2017, un article universitaire mettant en relation la géographie du monde de Game of Thrones et l’intrigue de George R.R. Martin. Riche d’une diversité et d’une complexité toute particulière, l’univers de Game of Thrones offre des parallèles intéressantes entre espace et morale ou encore entre monde réel et continents fantasmés.

Dans Game of Thrones, on s’intéresse beaucoup aux personnages et aux intrigues politiques, pourquoi avoir décidé d’étudier la série sous le prisme de la géographie ?

C’est simple, tout est parti d’une discussion avec ma fille de 15 ans sur le délabrement de la géographie en tant que matière. L’idée c’était de produire du sens en lui offrant une nouvelle grille de lecture. Lui montrer que la façon dont les personnages de Game of Thrones évoluent dans l’espace impacte directement la dimension dramatique du récit et son esthétique. De ce simple échange s’est bâtie une discussion plus « officielle » avec divers collègues sur la mutation des savoirs et le décloisonnement de la culture populaire. Game of Thrones est, à l’image du Seigneur des Anneaux, emblématique : aborder la géographie sous ce prisme est une chance de toucher un public plus large.

Dans votre étude vous parlez de l’importance de la géographie des mondes créés dans l’Heroic Fantasy. Cela semble être le seul genre littéraire où cela sert le récit. Peut-on parler d’un personnage à part entière ?

Je suis d’une ancienne génération et je prendrai Fernand Braudel et son livre La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, comme référence. On y voit bien que la Méditerranée, au-delà d’être simplement une mer, joue un rôle prépondérant dans la géopolitique de toute la zone. C’est la même chose pour la géographie de Game of Thrones : on a enfoncé beaucoup de portes ouvertes en faisant des parallèles avec La guerre des deux roses, les querelles dynastiques etc. Mais on se rend bien compte que c’est l’espace qui nourrit le récit. C’est le parcours de cet espace qui redéfinit le rôle des protagonistes. A ce titre, oui, le monde crée par George R.R. Martin est un personnage à part entière.

Jaime et Brienne.
Jaime et Brienne. - Copyright HBO

Vous expliquez que la géographie a joué un rôle dans la relation entre Brienne et Jaime, quel est-il ?

Avant son retour à Port-Réal, on est très vite figé sur le personnage de Jaime : Orgueilleux, libidineux, régicide, couche avec sa soeur… Tout au long du voyage qui les mènera à la capitale, sa psychologie va se transformer et le frère de Cersei va devenir moins manichéen. Il va apprendre à s’effacer pour les autres et ira même jusqu’à se mettre en danger pour sauver Brienne. C’est un véritable périple dans le sens, où, les étendues parcourues en termes d’espace ont une incidence directe et réelle sur le personnage. Dans le même esprit, on ne pourrait pas comprendre l’énergie de Daenerys à Westeros sans son parcours presque initiatique dans les contrées orientales.

Vous faites un rapport entre la morale et le nord et la dépravation au sud, comment peut-on expliquer cela ?

Il m’a tout de suite semblé que les personnages étaient très marqués par leur lieu géographique de résidence. En clair, au nord on a un côté «Conan le barbare ». La vie y est rude et on attache beaucoup d’importance à la parole donnée et à une certaine idée de droiture et de justice. Au sud, l’atmosphère générale est moins brutale et la relation de cause à effet est moins systématique et concrète. Par contre, on tombe tout de suite dans des considérations politiques, avec des intrigues de palais etc. A Dorne, c’est encore plus le cas, où l’on préférera régler ses problèmes à l’aide de divers poisons plutôt qu’avec un combat à l’épée. La mentalité des peuples est liée à la géographie où ils vivent : Au Nord, la parole à une valeur tandis qu’au sud c’est moins évident, tandis que l’Est est sous le coup d’oligarchies imprégnées de magie etc.

Peut-on établir des parallèles entre Westeros, Essos et des empires ou royaumes ayant existé dans l’Histoire ?

Dans le rapport Etats/territoires, oui. Ceux qui ont considéré George R.R. Martin comme le Tolkien américain sont allés un peu vite en besogne. Là où Tolkien a beaucoup inventé, Martin a tiré son inspiration d’anciens empires et chefferies. Par exemple, les sauvageons rappellent d’anciennes tribus celtiques ou indiennes, les Dothrakis sont directement tirés des Huns et de l’empire de Genghis Khan : on y retrouve les mêmes structures. Pour ce qui est du Royaume des 7 couronnes, ce royaume centralisé avec l’allégeance de divers banneraies, on peut établir un parallèle avec l’ Europe de l’époque moderne. De ce point de vue, avec un pouvoir au centre relayé par des administrations fortes, on peut rapprocher les Royaume des Sept Couronnes à la France des Capétiens.

Il y a parfois eu des raccourcis espace/temps dans la saison 7, pensez-vous que cela a pu être un problème pour le déroulé de l’histoire ?

On est dans un vrai schéma narratif à l’américaine où il faut que ça aille vite et où il faut composer avec la durée des épisodes parfois courte. Mais cette abolition de l’espace-temps nuit au récit. Quand on voit le vrai périple qui mène à la rencontre entre Daenerys et Jon Snow et que, lorsque celui-ci est pris en tenaille par les Marcheurs blancs au-delà du mur, il suffit d’un corbeau puis d’un vol de dragon pour venir à son secours, on ne peut pas être d’accord. Cela pose un problème de cohérence. On peut expliquer ces ellipses hasardeuses par le stéréotype de la cavalerie qui vient sauver les pionniers attaqués par les Indiens. C’est du spectacle, mais ça reste maladroit.

Pour terminer, comment imaginez-vous la fin de la série ?

Les choses se mettent en place [l’entretien avec Philippe Moyen a eu lieu après la diffusion du deuxième épisode de la saison 8], Jon Snow et Daenerys savent maintenant qu’ils sont de la même famille mais je ne pense pas que cela posera problème. Je pense que la maison Lannister en tant que telle va disparaître, excepté Tyrion qui trouvera un moyen de s’en sortir. Cersei​ et Jaime sont un couple maudit et la reine actuelle pourrait partir en exil. A mon avis la fin de la série ne scellera pas le destin des Sept Couronnes, ce sera une fin ouverte, au cas où dans le futur il y ait la volonté de reprendre là où ça a été laissé. Daenerys pourrait être sur le trône dans une gouvernance avec Jon Snow. On verra ce que l’on nous réserve dans les semaines à venir.