Enki Bilal: «La tâche bleue, c'est la manifestation du fameux "Bug" du titre»

BD Le Grand Prix du festival d’Angoulême 1987 commente pour « 20 Minutes » quatre séquences du deuxième tome de sa fable futuriste « Bug », parue en librairie ce mercredi

Olivier Mimran

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Extrait du second volume de la BD « Bug »
Extrait du second volume de la BD « Bug » — © Enki Bilal & éd. Casterman 2019
  • Publié fin 2017, le premier tome de « Bug » introduisait un incident informatique aux conséquences dramatiques pour le monde.
  • Avec cette série, Enki Bilal met en balance le ratio bénéfice/risque du « tout numérique ».
  • Désormais prévue en cinq volumes, la BD « Bug » sera aussi bientôt adaptée en série télé.

Comme promis, Enki Bilal n’aura eu besoin que de 18 mois pour achever le nouveau volume de son captivant Bug. Un deuxième tome qui confirme, s’il en était besoin, combien l’artiste a encore « beaucoup à dire » sur les grandes problématiques contemporaines : après avoir traité de sujets aussi variés que l’activisme écolo (dans La Trilogie du coup de sang) ou l’obscurantisme religieux (dans La Tétralogie du Monstre), le Français natif de Belgrade dénonce, avec cette série, les potentiels dangers du « tout numérique ».

Enki Bilal a accepté, pour les lecteurs de 20 Minutes, de commenter quatre séquences « très représentatives », selon lui, du deuxième volume de la série.

Des révélations par l’image

Le premier tome de Bug a permis de faire connaissance avec Kameron Obb, l’unique rescapé d’une mission sur Mars et porteur, depuis, d’un parasite extraterrestre lui conférant une étrange omniscience. Alors que toutes les archives numériques terriennes ont mystérieusement été « effacées », Obb, désormais seul détenteur des connaissances humaines, doit fuir les sollicitations d’un tas d’organisations plus ou moins recommandables.

Dans cette première séquence du nouvel album, Kameron et Junia, traqués, envisagent enfin de réagir…

Enki Bilal : « Cette case, qui arrive assez vite dans le deuxième volume, est importante parce qu’elle sert à resituer ces personnages centraux que sont Kameron Obb et Junia. Elle permet aussi de rappeler qu’ils sont tous deux porteurs d’une tache bleue, très importante pour lui et beaucoup moins pour elle, mais autour de laquelle s’articule toute la série puisque c’est la manifestation du fameux « bug » du titre. C’est aussi une case qui fait un peu le bilan de leur situation après le premier tome : ils sont pourchassés et vont devoir se défendre. Kameron est d’ailleurs un peu plus déterminé que précédemment, alors qu’il subissait complètement les événements… »

Ici, Gemma, la fille de Kameron Obb, découvre les motivations de ses ravisseurs…

Enki Bilal : « On est dans une séquence un peu polar, avec des "méchants" plutôt ringards, de vrais bras cassés. Le hasard a fait qu’ils sont les premiers à penser à mettre le grappin sur Obb – ou plutôt sur les incroyables ressources qu’il représente. Ils ont donc kidnappé Gemma, la fille de Kameron Obb. Cette séquence permet aussi de rappeler les enjeux colossaux évoqués dans le récit, qui dépassent largement les "compétences" de ce genre de petits mafieux ; et de "préparer" l’arrivée, dans le prochain volume, d’organisations – criminelles ou pas – d’une tout autre envergure. »

Kameron et sa fille Gemma, fraîchement libérée, sont de nouveau réunis…

Enki Bilal : « Le père a enfin retrouvé sa fille mais il ne peut pas la serrer dans ses bras car comme il est possiblement contagieux, ils sont séparés par une vitre d’isolation prophylactique. Je trouvais l’idée triste et belle à la fois, et elle ne m’est venue qu’au moment de faire les premières esquisses de cette planche. Parce qu’il faut savoir que je ne travaille plus comme je le faisais autrefois sur les scénarios de Pierre Christin, par exemple. Je connaissais alors les moindres détails de l’histoire avant de commencer à la dessiner. Non, aujourd’hui, je connais bien sûr le dénouement de la série mais je me laisse surprendre et me permets d’improviser en cours de réalisation. »

Dans cette dernière séquence, Kameron découvre que sa tache bleue lui permet de communiquer à distance avec Junia…

Enki Bilal : « Figurez-vous que c’est un détail qui n’a, là non plus, pas du tout été prémédité : la tache bleue a été là dès le début mais je ne savais, très honnêtement, pas comment j’allais l’exploiter. Pour moi, c’était un marqueur de "l’infection" d’Obb, ça n’avait rien de forcément menaçant… Et puis l’idée de communication à travers cette tache – qui évoque effectivement le Bluetooth – m’est apparue d’un coup, à la fin de ce volume. Donc cette séquence, tout comme avec la précédente, illustre les libertés narratives que je m’autorise et qui caractérisent ma "méthode de travail". »

Initialement prévu en trois volumes, Bug en comptera certainement davantage car au gré de son avancement dans le récit, Bilal s’est rendu compte que « les deux premiers tomes participent d’un même élan : les personnages subissent les événements et Obb n’a pas encore pris conscience de ce qu’il a, ce qu’il est et ce qu’il peut ou va devenir. On assiste aussi à une certaine féminisation des pouvoirs… Je pense que pour que tout ça puisse être développé de manière cohérente, il faudra plutôt cinq albums. Voire davantage. Mais assurément pas moins. »

Après la BD, la série télé

Mais la meilleure révélation, c’est celle d’une prochaine déclinaison du titre pour la télévision : « Ça a d’abord été assez déroutant dans mon processus d’écriture de la bande dessinée. Mais ça y est, j’ai réussi à "séparer" les deux médiums. Dan Franck (écrivain et scénariste) et moi avons d’ailleurs terminé l’écriture de la première saison, qui correspond à six épisodes de 52 minutes chacun. Ce que je peux vous révéler, c’est que la série télé ira beaucoup plus loin que la BD ! On a évidemment gardé la thématique du « bug » et les personnages principaux, mais ça dérivera vers autre chose… C’est-à-dire que je n’introduirai pas certains des éléments de la série télé dans le roman graphique.

Réalisateur de trois longs-métrages, Bilal ne prendra, pour autant, pas les commandes de ce projet : « Les rythmes de tournage – dix jours pour un 52 minutes – sont trop soutenus pour moi (rires). Je me contenterai d’être showrunner de la série télé. En revanche, je réaliserai prochainement une autre série, qui aurait dû être un long-métrage au départ mais qui, finalement, colle parfaitement au format télévisuel. »

 

« Bug » livre 2, d’Enki Bilal – éditions Casterman – 18 euros