Exposition «Robots»: «Un robot n’a pas de devoir, c’est une machine et une machine, c'est un objet»

INTERVIEW Pierre Duconseille, commissaire de l’exposition permanente « Robot » à la Cité des sciences et de l’industrie, tord le cou aux idées reçues sur les machines

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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L'exposition permanente «Robots» ouvre ses portes à la Cité des sciences et de l'industrie le 2 avril 2019.
L'exposition permanente «Robots» ouvre ses portes à la Cité des sciences et de l'industrie le 2 avril 2019. — NASA/JPL-Caltech - Emmanuel Perrin/ CNRS
  • La nouvelle exposition permanente de la Cité des sciences et de l’industrie ouvre ses portes ce mardi.
  • Sur 900 m2, elle questionne la définition même de la robotique.
  • Pierre Duconseille, le commissaire de cette grande exposition, n’hésite pas à remettre les robots à leur place.

Simples automates ou pseudo-humains ? Les robots n’ont pas cessé d’inspirer l’imaginaire culturel et d’alimenter l’univers de la science-fiction au fil des décennies. Avec sa nouvelle exposition permanente, Robots, la Cité des sciences et de l’industrie s’attaque aux idées reçues et aux fantasmes qui accompagnent ces machines.

A l’occasion de l’ouverture ce mardi d’un espace de 900 m2 qui interroge la notion même de robotique, 20 Minutes a rencontré Pierre Duconseille, le commissaire de cette grande exposition.

Pourquoi une exposition permanente sur les robots ?

La robotique est un sujet de fond. Les robots sont quasiment les mêmes depuis cinquante ans. Ils font simplement plus de choses maintenant. Ils commencent à venir dans nos espaces privés et dans l’espace public. On a rajouté une brique d’intelligence artificielle dans les machines, mais à la base, elles sont toutes les mêmes. Il faut des capteurs, des actionneurs et un programme. C’est ça, un robot.

Dans la première partie, « Robot, pas robot ? », le visiteur doit dire s’il est devant un robot ou non. Peut-on vraiment se tromper ?

Complètement. Quand on parle d’un robot mixeur dans votre cuisine, c’est simplement une machine, un automate. A l’inverse, une porte d’ascenseur est un robot. C’est une machine capable de détecter votre présence et en fonction de cette information, elle va fermer ses portes ou les laisser ouvertes. Dès lors qu’un capteur déclenche ou inhibe une action, c’est un robot. Un robot ne sera jamais qu’une machine capable de s’adapter à son environnement.

« On n’idéalise pas la robotique. On relativise ses prouesses, on reste le plus factuel possible »

Qu’en est-il des robots de Boston Dynamics, par exemple ?

Je l’attendais cette question ! Combien y-a-t-il eu de prises pour la vidéo ? Une ? 500 ? 10.000 ? Y a-t-il un ingénieur qui pilote le robot ? On ne voit pas le contrechamp.

Derrière la robotique, il y a beaucoup d’enjeux économiques et il y a beaucoup d’effets d’annonce par rapport aux prouesses des machines. Il est probable que cela fonctionne, mais cela ne fonctionne pas tout le temps. Nous travaillons depuis deux ans sur les robots et on voit le nombre de gens dont on a besoin pour les faire fonctionner. C’est énorme. Et pour les faire fonctionner en autonomie, c’est encore plus compliqué. Il y a toujours des ingénieurs à proximité, bien cachés, qui pilotent la machine ou veillent au grain pour l’arrêter si elle tombe. Ici, on n’idéalise pas la robotique. On relativise ses prouesses, on reste le plus factuel possible.

N’avez-vous pas peur de décevoir les visiteurs ?

Notre mission, c’est de raconter ce qu’il en est vraiment de la robotique aujourd’hui. Dans les laboratoires, il y a effectivement des prouesses, des choses extraordinaires. Mais sont-elles répétables dans un espace quotidien ? Rien n’est moins sûr.

Qu’en est-il de l’intelligence du robot par rapport aux algorithmes, par exemple ?

Un robot peut être très intelligent dès lors qu’on intègre dans la machine une brique logicielle intelligente. Il y a des vrais robots sans programmes informatiques. D’autres sont dotés de super programmes informatiques. L’intelligence artificielle, c’est une brique, au même titre que le capteur, le préhenseur [un élément capable de saisir], l’actionneur ou le programme. Siri évolue dans un espace purement numérique, il n’agit pas sur le monde. Il ne transforme pas le monde autour de lui. Par contre, si on dit en anglais à un robot qui aurait un logiciel de traduction : « Va à tel endroit ». Il va se déplacer. Il est capable d’interpréter la langue et d’agir dans cette langue, ce qui n’est pas le cas d’un traducteur automatique.

Pourrait-on voir se généraliser des robots avec lesquels l’humain tisserait un lien affectif, comme au Japon ?

C’est un peu spécifique à la culture japonaise, mais ils en reviennent. En 2015, ils ont lancé un hôtel entièrement tenu par des robots et ils sont en train d’enlever tous les robots à cause des bugs. Ils font peur et ils font n’importe quoi. En matière de robotique de service, on est loin du compte. Il ne faut pas fantasmer, ils ne vont pas nous remplacer demain. Sur les chaînes industrielles, effectivement, ils peuvent nous remplacer parce qu’ils effectuent des tâches répétitives avec une très grande rapidité et sans effort.

« Ce n’est pas tant la machine en elle-même qui m’impressionne que sa capacité à être d’une délicatesse et d’une précision incroyable »

Pourquoi les robots font-ils peur ?

Parce qu’on ne les connaît pas, on se raconte des histoires. Parce qu’il y a eu le Golem et Terminator… Parce que le robot, c’est un autre sur lequel on charge nos propres fantasmes de disparition. L’obsolescence de l’homme, de Günther Anders, en parle bien. Les objets que l’homme invente le fascinent et lui font peur. Une belle voiture, c’est fascinant mais en même temps, on sait qu’elle ne mourra pas. Il y a beaucoup d’irrationnel dans la relation de l’homme aux machines. Il a peur qu’elles le fassent disparaître parce qu’elles peuvent continuer à fonctionner, tandis que lui, non.

Êtes-vous fasciné par un robot de cette exposition ?

Pyrène, le robot humanoïde utilisé pour les recherches du LAAS-CNRS, est impressionnant. Les gros robots de Trobo, l’œuvre d’Aurélien Bory, aussi. Ce n’est pas tant la machine en elle-même qui m’impressionne que sa capacité à être d’une délicatesse et d’une précision incroyable.

Quel est le futur de l’humanité avec les robots ?

On n’en sait absolument rien. Les robots commencent à percoler un peu partout autour de nous et il va falloir s’habituer à vivre avec eux, de la même manière qu’on s’est habitués à vivre avec nos téléphones portables. Peut-être qu’on aura des robots personnels qui nous suivront partout, qui porteront nos valises… L’avenir de la robotique, c’est l’humanité qui la détient. C’est elle qui est en mesure de dire ce qu’elle veut faire avec ces robots. C’est une arme économique, si les industriels utilisent des robots, ce n’est pas par philanthropie, c’est rentable. Par contre, intégrer les robots dans un espace privé, dans un Ehpad, cela implique des coûts, de la maintenance, des nouveaux métiers. La voiture autonome pose des problèmes de droits et de devoirs. Un robot n’a pas de devoir, c’est une machine. Une machine, c’est un objet.