«Deutschland» de Rammstein: Derrière les polémiques, un clip riche en symboles

MUSIQUE Un extrait montrant les membres de Rammstein vêtus en prisonniers de camps de concentration a fait scandale en Allemagne, mais vu dans son intégralité, le clip se prête différentes analyses

Fabien Randanne

— 

Image extraite du clip «Deutschland» de Rammstein.
Image extraite du clip «Deutschland» de Rammstein. — Capture d'écran Rammstein - Spencer Berlin

Il ne faut jamais juger une œuvre sans l’avoir vu en intégralité. Rammstein le prouve ce vendredi avec le clip de son nouveau titre Deutschland. Un (très) court extrait, dévoilé en début de semaine, montrait les membres du groupe de metal allemand vêtus en prisonniers de camps de concentration, une corde autour du cou, prêts à être exécutés. Des images qui ont suscité de vives réactions en Allemagne.

Cette mise en scène « représente le franchissement d’une ligne rouge », a jugé le responsable des affaires d’antisémitisme au gouvernement allemand, Felix Klein. « La Shoah ne doit pas être utilisée à des fins de publicité », s’emportait l’un des cadors du parti libéral (FDP) Alexander Graf Lambsdorff.

« Allemagne, (…) je veux t’aimer et te maudire »

Sauf que, ce jeudi soir, le clip a été révélé dans son intégralité, déployant une force esthétique, symbolique et politique susceptible de mettre en sourdine – à défaut de les faire taire – les polémiques.

Réalisé par Specter Berlin, ce véritable court-métrage de plus de 9 minutes, déjà visionné près de 6 millions de fois en une quinzaine d’heures, illustre la déclaration d’amour et de haine à la patrie qu’est Deutschland. « Allemagne, mon cœur se consume. Je veux t’aimer et te maudire. Allemagne, ton souffle est glacial. Si jeune, et pourtant si vieille », chante le charismatique Till Lindemann, sur des images évoquant l’histoire de la nation.

Ruby Commey en Germania dans le clip «Deutschland».
Ruby Commey en Germania dans le clip «Deutschland». - Capture d'écran Rammstein - Spencer Berlin

Le clip balaye une chronologie allant de l’antiquité à une vision futuriste. La comédienne allemande Ruby Commey incarne Germania – allégorie de la nation allemande – à travers les époques, tandis que les membres du groupe changent de personnage d’un décor à l’autre. Des rayons lasers rouges servent aussi de fil… rouge, reliant des séquences qui s’entremêlent. Elles font allusion entre autres à la peste noire qui a décimé la population au Moyen-Age, aux actions terroristes de la bande à Baader dans les années 1970 et à la période nazie, avec les scènes controversées dans le camp de concentration.

Rammstein reforme la bande à Baader dans le clip de «Deutschland».
Rammstein reforme la bande à Baader dans le clip de «Deutschland». - Capture d'écran Rammstein - Spencer Berlin

Provocations

Riche en symboles à décoder, le clip alterne des plans d’une pure beauté plastique à une imagerie violente faite de flammes, d’hémoglobine et de tête tranchée (en l’occurrence, celle du chanteur que Germania trimballe avec elle). On y décèle des éclairs d’humour noir – le panneau « photographies interdites » - à côté des prisonniers des camps qui seront bientôt pendus – ou grotesques – les moines médiévaux dévorant une choucroute sur le corps de Germania.

Cet aspect comique est également signifiant. Le « photographies interdites » peut être interprété comme une injonction à ne pas enregistrer de preuves des exactions commises dans les camps de la mort, et la séquence de la choucroute se lire comme une métaphore de ceux qui se sont gavés allègrement sur le dos du peuple.

Un panneau «Photographies interdites» à côté de prisonniers de camps de concentration sur le point d'être exécutés.
Un panneau «Photographies interdites» à côté de prisonniers de camps de concentration sur le point d'être exécutés. - Capture d'écran Rammstein - Spencer Berlin

Le clip de Deutschland peut être analysé comme le reflet d’une psyché allemande hantée par la culpabilité et les violences passées commises dans un pays réunifié depuis moins de trente ans (« Si jeune, et pourtant si vieille »…). Il s’insère parfaitement dans l’univers de Rammstein, groupe créé en 1994 par des musiciens originaires de l’ex-RDA communiste et connu pour son goût de la provocation. Ils prouvent que leur esprit de subversion reste intact.