Aral Balkan, l'activiste pro-cyborgs qui veut en finir avec «l'esclavage 2.0»

WHAT THE FUTURE On a rencontré Aral Balkan, activiste pour les droits des cyborgs, au Grand barouf numérique organisé à Lille

Laure Beaudonnet

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Aral Balkan, activiste pro-cyborgs
Aral Balkan, activiste pro-cyborgs — Christina von Poser
  • Aral Balkan a présenté le concept de small tech au Grand barouf numérique organisé le 21 mars à la CCI Grand Lille.
  • On en a profité pour le rencontrer et aborder la question du capitalisme de surveillance.
  • Qui est ce développeur Web aux idées anti-Silicon Valley assez radicales ?

Google et Facebook sont tout bonnement « des proxénètes numériques ». On vous laisse en déduire ce que ça fait de leurs utilisateurs… Aral Balkan, activiste pour les droits des cyborgs, a profité de sa venue au Grand barouf numérique organisé la semaine dernière à la CCI Grand Lille pour s’attaquer au « capitalisme de surveillance » porté par le modèle économique des entreprises de la Silicon Valley. Les Big tech qui tirent profit de nos données personnelles ne font rien d’autre, selon lui, que « de l’esclavage 2.0 ». A l’ère digitale, l’homme est-il sur le point de tirer un trait sur ses libertés fondamentales sans même s’en rendre compte ?

On a rencontré ce « cyborg » atypique, à l’origine de la société à but non-lucratif Ind.ie, pour lui tirer le portrait (robot).

Tous cyborgs

Le crâne rasé et les yeux rieurs, Aral Balkan nous rejoint nonchalamment après sa conférence intitulée « L’antidote au capitalisme de surveillance ». On a beau scanner l’individu, rien ne laisse soupçonner une greffe électronique : ni puce sous-cutanée, ni œil bionique à l’horizon. Il précise d’emblée. « Par cyborg, je veux dire : quiconque utilise les technologies numériques et les réseaux sociaux ». Pour faire simple, si vous avez un smartphone et que vous postez régulièrement votre déjeuner sur Instagram, vous êtes un cyborg. Ce concept sert de base de réflexion pour comprendre où commence notre soi et où il se termine. Et sa logique est implacable.

« Avec les technologies, vous étendez votre esprit et vous vous augmentez, ce que vous êtes ne s’arrête pas aux frontières biologiques, note-t-il. Si vous avez une idée et que vous n’avez pas envie de la garder pour vous, vous l’écrivez sur votre téléphone. » Selon sa logique, ce qui est dans votre esprit vous appartient et vous seriez probablement inquiets si une entreprise essayait de lire dans vos pensées.

« Mais, si vous écrivez une pensée sur un Google doc, par exemple, Google a accès à cette pensée, reprend-il. Dans le monde digital, vous n’avez pas les mêmes protections que celles que vous permet votre corps ». Plus qu’un problème technologique, il s’agit, selon lui, d’un problème de société.

« Nous risquons de redevenir des biens »

Comment Aral Balkan est-il passé de concepteur naïf -comme il se décrit lui même- à conférencier au discours anti-Silicon Valley ? On rembobine. Aral Balkan, qui a vécu aux quatre coins du monde (Turquie, Malaisie, Etats-Unis, Londres, Suède, et aujourd’hui Irlande) a mis les mains dans le code à l’âge de sept ans, lorsque son père, un ingénieur informatique, a ramené à la maison l’un des premiers PC disponibles sur le marché. Autodidacte, il s’est peu à peu mis à construire des choses dont les gens ont fait usage. En 2013, l’affaire Snowden a eu sur lui l’effet d’un électrochoc.

« A la même époque, j’évoluais dans le monde du flash [un type de logiciel] et j’ai assisté à une conférence menée par une personne de chez Google qui utilisait les mêmes mots que moi pour parler de sa technologie. L’écouter parler sachant que tout est conçu pour piéger l’utilisateur m’a donné mal au ventre », raconte-t-il. Selon lui, pour comprendre la nature d’une technologie, il faut savoir qui la finance, pourquoi, et quel est le critère de succès. Ainsi il ne manque pas de rappeler pendant sa conférence l’alliance stratégique entre le IIIe Reich et IBM

« Une licorne (une start-up dont la valorisation atteint au moins un milliard de dollars) n’est pas une technologie tournée vers le bien », assure-t-il avant de formuler sa principale inquiétude. « Nous risquons de redevenir des biens, nous sommes des personnes depuis très peu de temps dans l’histoire, souligne-t-il. Le modèle économique de ces entreprises est de vendre tout ce qui compose notre identité, à part notre corps. Des aspects de notre personne existent en différents lieux, sur différents ordinateurs, si j’ai accès à suffisamment d’informations à propos de vous, je peux commencer à simuler votre identité et si je suis une entreprise qui possède cette simulation, je vous possède en partie ». Alors, comment récupérer la propriété de notre personne ?

Avec Facebook, votre maison sur écoute

Aral Balkan travaille sur un projet de recherche visant à redonner le contrôle et la propriété des données aux individus. L’idée est simple : tirer un trait sur le Web centralisé. « Le Web est, en réalité, une unité centrale 2.0. Google et Facebook sont les ordinateurs centraux », assure-t-il. « Aujourd’hui, Facebook propose une maison gratuite à ses utilisateurs, il dit : "Vous vivez dans cette maison, mais il y a des caméras et des micros partout", et le réseau social vous observe en permanence », décrit-il.

Avec son projet, chaque utilisateur aurait un domaine à lui, un mini-site à son nom, sur lequel il retrouverait la plupart des fonctionnalités disponibles sur les réseaux sociaux (message privé, publication publique, follow…). Seule différence : ces mini-sites ne seraient pas reliés les uns aux autres par une maison mère, comme Facebook qui garde précieusement les données de ses utilisateurs sur ses serveurs et qui les monétise. L’internaute serait le seul à avoir accès à ses données grâce à des codes. Et pour retrouver ses contacts, il suffirait de chercher sur le navigateur.

Un futur difficile à imaginer et qui remettrait l’individu au centre des préoccupations numériques. Cette idée a un nom : les small tech et Aral Balkan en parle très bien.