Grand barouf numérique: On a vu le futur de la démocratie et il y a (peut-être) un peu d'espoir

REPORTAGE On a endossé le costume de député dans une session parlementaire du futur

Laure Beaudonnet

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Assemblée nationale vide.
Assemblée nationale vide. — Thomas SAMSON / AFP
  • Le Grand barouf numérique s’est déroulé du 20 au 21 mars à la CCI Grand Lille.
  • Cette troisième édition, intitulée « Qui gouverne le monde », s’est intéressée à la démocratie à l’ère du numérique.
  • On a aperçu le visage peu reluisant du futur démocratique et on a eu un peu froid dans le dos.

Pourquoi ne pourrait-on pas vendre nos propres données personnelles puisque nous en sommes les (heureux ?) propriétaires ? Et malgré les critiques rencontrées par Facebook après l’attentat de Christchurch, est-ce vraiment le rôle des réseaux sociaux de faire la police et la justice en modérant les contenus violents ? Tandis que la Commission européenne a infligé une amende de 1,49 milliard d’euros à Google mercredi, le Grand barouf numérique, lui, a organisé une assemblée parlementaire du futur de deux jours, et à laquelle 20 Minutes a envoyé une députée. Bienvenue dans le Palais Bourbon du futur où des experts, entrepreneurs, activistes et politiques ont décortiqué les grands enjeux du numérique.

Les députés pendant la session parlementaire, à Lille, le 21 mars 2019.
Les députés pendant la session parlementaire, à Lille, le 21 mars 2019. - A.Traisnel - MEL

Depuis quelques mois, le monde de la tech se cogne à des questions éthiques de plus en plus inquiétantes. L’assemblée parlementaire s’est penchée sur plusieurs propositions de lois d’anticipation définies à partir de trois grandes thématiques : donner nos données, pour le meilleur et pour le pire ? Le numérique va-t-il sauver ou tuer la démocratie ? Le numérique : pompier ou pyromane du changement climatique ? Au fil de l’agitation intellectuelle qui a infusé la CCI Grand Lille, on a vu le visage très égratigné de la démocratie de demain se dévoiler.

Voter sur les réseaux sociaux ? Mauvaise idée

Les futurs électeurs voteront-ils pour leur président de la République à l’aide de leurs outils numériques ? Benjamin Bayart, co-président de La Quadrature du Net et militant de la neutralité du net, a mis en garde les députés présents dans la salle. « Ne faites jamais passer un vote sérieux par un ordinateur, vous ne savez pas ce que fait le programme, a-t-il insisté. Le vote secret est une condition non-négociable à la démocratie, or on ne peut contrôler un vote sur ordinateur que si on sait qui a voté quoi ». Et que ferait un réseau social avec cette donnée entre ses mains ?

Tatiana de Feraudy, coordinatrice de l’Observatoire des civic tech et de la démocratie numérique, ne le contredit pas sur ce point. « Quand c’est l’institution ou les Gafa qui contrôlent vos données, vous leur donnez cette information ». Mais la question des intermédiaires se pose. « La Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés) est là pour gérer vos données et pour contrôler ce qu’il se passe, elle pourrait tout à fait servir d’intermédiaire pour que l’électeur puisse participer de manière anonyme », a-t-elle nuancé.

Tatiana de Feraudy pendant la discussion sur les civi tech, au Grand barouf numérique à Lille le 21 mars 2019.
Tatiana de Feraudy pendant la discussion sur les civi tech, au Grand barouf numérique à Lille le 21 mars 2019. - A.Traisnel - MEL

Aux pouvoirs publics d’être ambitieux et d’utiliser des outils transparents, de préciser comment les contributions vont être utilisées. C’est, par exemple, le point faible de la plateforme en ligne du Grand débat sur laquelle les internautes peuvent contribuer directement : on ne sait pas comment la synthèse sera faite. L’open source (accès au code source du logiciel) s’impose comme un allié pour comprendre comment fonctionnent les outils : ce qui est expliqué par le code et ce qui ne l’est pas. Par exemple, le code du nouvel algorithme de Parcoursup a permis de comprendre comment s’effectue la sélection des candidats à l’université.

« Vous pouvez voir comment les propositions ont été classées, qu’est-ce qui a été modéré, et vous pouvez voir toutes les décisions qui ne sont pas prises en ligne : à quel moment il y a eu des changements entre ce qui a été fait en ligne [par l’algorithme] et ce qui a été fait par la collectivité [choix humains] », a poursuivi Tatiana de Feraudy avant d’imaginer le futur démocratique souhaitable : « Utiliser le Web pour ce qu’il peut apporter comme émancipation et se réapproprier les outils. Pour cela, il est central d’avoir une éducation numérique. »

Résoudre le problème de l’illectronisme

Le secrétaire d’État au numérique Mounir Mahjoubi a surfé sur les mêmes idées pendant son allocution en clôture de la session. Il souhaite lutter contre l’illectronisme par des actions d’inclusion numérique. « Aujourd’hui, il y a une attente des Français d’une réponse systémique, on ne parle pas juste d’aider quelques personnes. On dit comment on accompagne les 13 millions de Français qui sont loin du numérique, qui sont des chercheurs d’emploi, des retraités, des personnes très âgées mais qui sont aussi parfois des très jeunes, a-t-il pointé. Ce que je trouve intéressant dans ce moment spécifique de l’histoire numérique française, c’est qu’on a l’opportunité incroyable de réunir toutes les ressources nécessaires pour conduire cette mission ».

Le secrétaire d'Etat au numérique Mounir Mahjoubi, pendant le Grand barouf numérique le 21 mars 2019 à Lille.
Le secrétaire d'Etat au numérique Mounir Mahjoubi, pendant le Grand barouf numérique le 21 mars 2019 à Lille. - A.Traisnel - MEL

Mais le temps presse. A Lille, on a aperçu le deuxième visage, peu reluisant, de la démocratie à l’ère du numérique et on a eu froid dans le dos (et pas seulement à cause du climat de la région). Tatiana de Feraudy n’a d’ailleurs pas caché ses craintes pour le monde de demain. « Le futur que je ne souhaite pas, c’est celui où on continue dans la même direction, où les débats démocratiques restent des exercices de façade, un peu comme le Grand débat où l’idée est de faire un grand sondage pour légitimer des décisions mais on ne sait pas comment cette contribution sera prise en compte. C’est aussi un monde dans lequel nos données et notre expression en ligne continuent à être accaparées par des acteurs qui en font une utilisation commerciale et qui utilisent nos activités numériques pour nous orienter.

Tout l’enjeu de ce grand barouf était surtout de réfléchir aux manières de reprendre le pouvoir sur nos vies numériques. Parmi les propositions de lois les plus débattues et sur lesquelles se sont prononcés les députés : taxer les entreprises du numérique à hauteur de 50 % de leurs revenus publicitaires ; réguler le pouvoir des Gafas ; limiter notre consommation ? Jusqu’où sommes-nous prêts à aller ?