Story adaptée de «La Traviata»: «La bande dessinée a une place à prendre sur les smartphones»

INTERVIEW Auteur d’«Instraviata», récit en BD et en vidéo à suivre sur Instagram, Léon Maret offre une approche inédite de l’opéra de Verdi

Propos recueillis par Marie-Laetitia Sibille

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L’auteur de bandes dessinées Léon Maret, au premier plan, a conçu l’animation.
L’auteur de bandes dessinées Léon Maret, au premier plan, a conçu l’animation. — Charles Berberian
  • Instraviata est une adaptation décalée et fantaisiste de La Traviata de Verdi, diffusée sur Instagram sous forme de BD et de documentaire en stories.
  • Cette série originale a réuni plusieurs talents : la soprano Elsa Dreisig, la productrice de documentaires sur l’opéra Claire Alby, en association avec Timothée Magot et Julien Aubert, producteurs Web, et le dessinateur Léon Maret.
  • Ce dernier raconte à « 20 Minutes » sa participation à cette œuvre.

« Les attitudes de Ken déclamant son amour sont si réalistes que je me suis cru un instant à la Scala de Milan. » « Ce bâtard le vicomte Gastone. » « J’adore, les dessins, les paroles, les couleurs, la musique… C’est excellent ! » Les abonnés d’Instagram, amateurs de bande dessinée, d’opéra, et d’art sous toutes ses formes, jusqu’aux plus originales, sont friands des stories et le font savoir sur @arteconcert.

Instraviata est un projet inédit regroupant une soprano, un dessinateur et une réalisatrice. L’idée est d’adapter La Traviata de Giuseppe Verdi sous forme de BD, sur Instagram, de façon décalée et loufoque. Jusqu’au 30 mars, chaque jour, un épisode est à découvrir, ainsi qu’un documentaire en plusieurs volets sur la chanteuse lyrique Elsa Dreisig, qui prête sa voix à l’aventure.

Dans cette histoire, Violetta n’est plus vraiment la délicate Dame aux Camélias d’Alexandre Dumas fils, à l’origine de l’opéra. Ici, elle porte un combishort rose, abuse de la bouteille et se pend au lustre. Auteur de Coco Jumbo (2024 Eds), Le Chien dans la botte (Albin Michel jeunesse), Séducteurs de rue (Casterman), le dessinateur Léon Maret revient sur la genèse de cette création.

Violetta, son combishort rose et les autres.
Violetta, son combishort rose et les autres. - Léon Maret / Arte

Comment est née cette aventure et aviez-vous déjà fait des BD animées ?

Cette aventure est née de la rencontre entre Claire Alby, documentariste d’opéra, Elsa Dreisig, cantatrice, Julien Aubert, producteur web (Bigger Than Fiction) et moi-même. Cela faisait longtemps que je souhaitais développer un « axe numérique » à mon travail, qui m’aurait permis de sortir un peu du ghetto de la bande dessinée imprimée. Internet étant composé en grande partie de rapport texte-image, c’est un support tout désigné comme terrain d’invention et de renouvellement pour un auteur de BD.

Lorsque Bigger Than Fiction m’a proposé d’adapter La Traviata, ça m’a paru évident que ça collait, et avec mon « univers » bariolé et grotesque, et avec mes recherches formelles sur le média.

En quoi le concept est-il inédit ?

La bande dessinée s’intéresse depuis le début au numérique, des blogs aux « turbomedia » ; mais c’est à ma connaissance la première fois qu’on adapte un opéra en BD numérique, et d’une manière aussi composite : la BD étant en soi composite, puisqu’il s’agit d’un mélange de texte et d’image, qui appelle une lecture silencieuse, ce à quoi on rajoute de l’opéra, qui est aussi composite puisqu’il s’agit de musique symphonique mêlée à de la narration. De plus, il y a du karaoké, et l’ensemble est diffusé sur un réseau social.

Comment avez-vous travaillé avec les autres artistes ?

Claire Alby et Timothée Magot (Bigger Than Fiction) se sont chargés de la partie documentaire. Tout l’opéra a été capté lors d’une représentation au Staatsoper de Berlin, avec Elsa Dreisig dans le rôle de Violetta. Sinon, j’ai fait la BD tout seul à partir de la captation.

Pourquoi le choix de La Traviata ?

C’est un choix pertinent, parce que l’histoire est simple et universelle, les airs sont connus du grand public sans même qu’ils sachent qu’il s’agit de La Traviata (j’étais dans ce cas), et c’est vraiment beau et facile d’accès, ce qui explique son succès depuis 150 ans, je pense.

Jusqu’à quel point est-ce fidèle à l’histoire, et quels partis pris esthétiques et narratifs vous ont guidé ?

Je me suis fortement inspiré des dessins animés japonais des années 1980, comme Lucile, amour et rock'n roll, Juliette je t’aime ou Nicky Larson, dont a été abreuvée toute ma génération enfant. Il m’a semblé que plutôt que de faire une adaptation poétique, esthétisante ou pédagogique, c’était faire justice à Dumas fils, Verdi, Violetta, aux mélomanes, aux néophytes et à moi-même, de traduire La Traviata en un objet de divertissement pop, kitch et transgressif.

Les grands changements résident dans la place accordée à certains personnages (le baron Douphol par exemple) dont j’ai gonflé l’importance, pour accentuer les antagonismes afin de tendre la trame dramatique. J’ai aussi étalé ou réduit les actes, toujours dans un but d’efficacité narrative. Enfin, la plus grande liberté qui a été prise a été de chambouler la partition. Mais, comme je me suis tenu au plus près du livret pour l’écriture, l’ordre général des parties chantées est respecté.

A quel public la série s’adresse-t-elle ?

Je pense que les producteurs ont voulu cibler un public « générationnel », c’est-à-dire la tranche d’âge la plus active sur Instagram, sans doute les 15-35 ans. On s’est demandé comment allaient réagir les connaisseurs de La Traviata. On n’a pas encore de retours très précis, mais il semble que les amateurs d’opéra, comme ceux de théâtre, sont habitués à voir un texte transformé au gré des mises en scène, et donc accueille notre Instraviata avec curiosité et bienveillance.

Sans dévoiler la fin, comment allez-vous parvenir à conserver ce côté décalé, pour une histoire qui tire plutôt les larmes ?

Oui, ça reste plutôt joyeux mais je ne veux pas divulgâcher ! Pour égayer tout ça, j’ai un peu libéré les personnages principaux de la charge comique qu’ils portaient dans l’acte 1, et je l’ai fait tenir par des rôles secondaires. J’ai vraiment réinterprété un personnage, qui est devenu très cabotin ; il va arriver à l’acte deux. Il y a aussi Annina, la soubrette de Violetta, que j’aime beaucoup, qui est aussi très bouffonne et pourtant aimante, et dont la présence vient recolorer le drame à mes yeux.

Que vous a apporté cette aventure et avez-vous d’autres projets similaires ?

J’ai vraiment adoré faire ça. C’était être à la fois réalisateur, auteur de BD et metteur en scène. Le panel de possibilité narrative, de l’image fixe à l’image animée, du texte écrit au texte chanté, est vraiment large et varié. Je pense que la bande dessinée a une place à prendre sur les smartphones. Je suis actuellement en train d’écrire plusieurs projets qui pourront être numériques, et qui le seront si l’opportunité se présente.