«Leaving Neverland»: Ce qu'il faut savoir sur le documentaire qui relance les accusations de pédophilie contre Michael Jackson

ETATS-UNIS Diffusé sur HBO cette semaine –et le 21 mars sur M6 en France– le documentaire oblige le téléspectateur à revisiter ses convictions

Philippe Berry

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Michael Jackson et l'un de ses accusateurs, Wade Robson, alors âgé de 7 ans.
Michael Jackson et l'un de ses accusateurs, Wade Robson, alors âgé de 7 ans. — Sundance Institute

On ne ressort pas de ces 4 heures indemne. Si on le considère comme le témoignage de deux survivants déclarés d’abus sexuels commis, selon eux, par un adulte trentenaire quand ils avaient 7 et 10 ans, Leaving Neverland, diffusé cette semaine sur HBO aux Etats-Unis, est un uppercut émotionnel qui retourne l’estomac. Si on le regarde avec un œil critique comme un procès médiatique qui cherche à établir la culpabilité de Michael Jackson, acquitté en 2005 d’accusations similaires, le documentaire laisse d’importants éléments de contexte de côté, manque de témoignages contradictoires et n’apporte pas de preuves matérielles. Alors qu’il a déjà été signalé au CSA avant sa diffusion prévue sur M6 le 21 mars et que des radios ont commencé à retirer les chansons de Michael Jackson de leur catalogue, Leaving Neverland ne laisse personne indifférent.

Le contexte : Des accusations qui poursuivent le chanteur depuis 25 ans

Leaving Neverland ne sort pas de nulle part. Michael Jackson a été accusé de pédophilie à plusieurs reprises. En 1993, il avait été poursuivi au civil par la famille de Jordan Chandler, 13 ans à l’époque, et il avait fait un chèque de 23 millions de dollars pour éviter un procès. En 2003, il avait été inculpé pour quatre charges d’abus sexuels sur Gavin Arvizo, un adolescent de 13 ans. Après un procès au pénal ultra-médiatique de quatre mois, le roi de la pop avait été innocenté en 2005 par le jury.

Les accusateurs : Deux hommes qui ont défendu le chanteur par le passé

Le réalisateur du documentaire «Leaving Neverland», Dan Reed, entouré des deux accusateurs de Michael Jackson, Wade Robson (gauche) et James Safechuck.
Le réalisateur du documentaire «Leaving Neverland», Dan Reed, entouré des deux accusateurs de Michael Jackson, Wade Robson (gauche) et James Safechuck. - Taylor Jewell/AP/SIPA

James Safechuck, 41 ans, et Wade Robson, 36 ans, sont, avec leurs familles, les seuls témoins du documentaire. En 1993, ils avaient tous les deux nié avoir été abusés sexuellement par le chanteur. Surtout, en 2005, Wade Robson, alors âgé de 22 ans, avait été le premier témoin appelé à la barre par la défense de Michael Jackson. Sous serment, il avait raconté qu’il avait parfois dormi dans le lit du chanteur quand il était enfant, mais juré avec force que ce dernier ne l’avait jamais touché. Selon un journaliste américain qui a suivi le procès à l’époque, son témoignage avait constitué un tournant.

Robson était déjà à l’époque un célèbre chorégraphe, qui a notamment travaillé avec N’Sync et Britney Spears. Il a eu des contacts avec Michael Jackson par la suite et lui a rendu visite en 2008. Et lors de sa mort, en 2009, il a demandé à la famille des tickets pour se rendre à la cérémonie d’hommage au Staples Center.

Les accusations : Des récits dérangeants et détaillés

James Safechuck avait 10 ans et s’est fait remarquer à Los Angeles dans une publicité pour Pepsi avec Michael Jackson. Wade Robson avait 5 ans lorsqu’il a remporté un concours de danse d’imitateurs du roi de la pop en Australie. Et 7 ans lorsque sa famille a visité la Californie et a été invitée à Neverland, le ranch du chanteur, avant de déménager à Los Angeles quelques mois plus tard.

Michael Jackson et Wade Robson (alors âgé de 5 ans).
Michael Jackson et Wade Robson (alors âgé de 5 ans). - HBO/Sundance Institute
Michael Jackson et James Safechuck.
Michael Jackson et James Safechuck. - HBO (capture d'écran)

Leurs témoignages sont similaires. Leurs parents, hypnotisés par les paillettes, se sont sentis « spéciaux » et ont eu l’impression que Michael Jackson « faisait partie de la famille ». Sans doute animés par le désir de capitaliser sur la carrière de leur enfant, ils les ont laissés dormir dans la chambre du chanteur sans y réfléchir à deux fois (les parents se trouvaient dans des pièces éloignées du ranch ou dans des chambres d’hôtel situées à un étage différent lors des tournées).

Les deux accusateurs décrivent dans les moindres détails les actes sexuels qu’ils affirment avoir subis à plusieurs dizaines de reprises : baisers, masturbation et fellation réciproque, tentative de pénétration anale, consommation d’alcool et visionnage de pornographie. « Michael Jackson me disait que c’était de l’amour. Il disait m’aimer et que Dieu nous avait réunis », témoigne Robson. James Safechuck a les mains qui tremblent quand il montre les bagues que lui aurait achetées le chanteur pour mettre en scène, selon son témoignage, une « fausse cérémonie » de mariage. Wade Robson, lui, dit avoir dû, une fois, se débarrasser de son slip taché de sang quand il avait 14 ans.

La critique justifiée : Un documentaire à charge

Le réalisateur britannique Dan Reed donne 236 minutes aux accusateurs mais pas une seule à la famille de Michael Jackson pour réfuter les accusations face à la caméra. Il n’a pas non plus interrogé d’anciens enfants stars pensionnaires de Neverland, comme Macaulay Culkin et Corey Feldman, qui nient, encore aujourd’hui, tout abus sexuel. Le réalisateur a justifié sa décision, expliquant que leurs positions sont connues de longue date et n’auraient rien apporté au documentaire.

Le point qui fait débat : Les motivations des accusateurs

Les deux hommes sont devenus père et disent avoir connu des épisodes dépressifs qui les ont forcés à réexaminer leur passé après 2011. « J’aimais Michael. Je ne réalisais pas que j’étais victime d’abus. Michael ne pouvait rien faire de mal. Quand je le défendais et clamais qu’il était innocent, j’en étais convaincu », a expliqué Wade Robson à Oprah. « Il nous a conditionnés depuis le premier jour en répétant : si on se fait attraper, ta vie sera finie, j’irai en prison et toi aussi », ajoute James Safechuck dans le documentaire. Aujourd’hui, ils disent vouloir parler « au nom de toutes les victimes d’abus ».

La famille du chanteur livre une autre version. Elle affirme qu’en 2011, le chorégraphe voulait diriger la production du Cirque du Soleil consacrée au chanteur mais qu’elle avait choisi une autre personne. Robson, lui, assure à Vanity Fair qu’il a supervisé trois représentations avant de se désister après un second épisode dépressif.

Deux ans plus tard, Wade Robson accuse Michael Jackson d’abus sexuel sur NBC et dépose une plainte au civil contre l’organisme de gestion du patrimoine du chanteur défunt. Il est imité par James Safechuck un an plus tard. Un juge les a déboutés en 2017, estimant que les faits étaient prescrits mais leur avocat a déposé un recours. L’appel n’a pas encore été examiné par la justice.

Les conséquences : L’empire de Michael Jackson menacé

Les fans du chanteur se rallient sur Twitter autour du hashtag #MJinnocent. Mais comme après la diffusion du documentaire sur R.Kelly, les appels au boycott de Michael Jackson se multiplient. Des radios au Québec et en Nouvelle-Zélande ont retiré ses chansons de leur catalogue. Pour l’instant, Spotify et Apple Music n’ont pas pris de mesures punitives.

La toute-puissante Oprah Winfrey – elle-même victime d’abus sexuels quand elle était enfant – a pris position en consacrant une émission au documentaire et à ses protagonistes, estimant que « ce moment est plus important que Michael Jackson ». « C’était difficile à regarder. Je ne vois pas de raison de douter de leur témoignage, c’était écœurant » a, pour sa part, réagi John Legend. Le réalisateur Dan Reed, lui, s’est dit persuadé que, comme dans le cas de R.Kelly, « d’autres victimes vont se manifester ». Si c’était le cas, la légende de Michael Jackson pourrait faire plus que vaciller.