Yann Tiersen: «Ouessant me transforme, ici l'album s'est fait tout seul»

INTERVIEW Le musicien breton Yann Tiersen vient de sortir « All », son nouvel album enregistré sur l’île finistérienne

Propos recueillis par Manuel Pavard

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Yann Tiersen a enregistré All dans son nouveau studio, l'ancienne boîte de nuit de l'île d'Ouessant.
Yann Tiersen a enregistré All dans son nouveau studio, l'ancienne boîte de nuit de l'île d'Ouessant. — C. Espinosa Fernandez
  • Yann Tiersen a sorti « All », son 10e album, le 15 février.
  • Le musicien vit depuis 15 ans sur l’île d’Ouessant, un lieu qui l’inspire beaucoup dans sa musique.
  • L’album a été conçu dans son nouveau studio, l’ancienne boîte de nuit de l’île qu’il vient de rénover.

All se traduit par « autres » en breton et « tout » en anglais. « J’aime la double signification du titre », explique Yann Tiersen. Le choix du breton renvoie aussi à l’île d’Ouessant ( Finistère) où le musicien vit depuis maintenant 15 ans. C’est sur ce caillou du bout du monde battu par les vents qu’il a enregistré la majeure partie de ce 10e album, sorti le 15 février. Celui-ci a été créé à l’Eskal, l’ancienne discothèque de l’île que Yann Tiersen a réaménagée en studio et salle de concerts. Un opus contemplatif, atmosphérique et parfois quasi mystique, tranchant avec la bande originale du Fabuleux destin d'Amélie Poulain qui l’a fait connaître.

Pourquoi avez-vous décidé d’implanter votre studio dans une ancienne discothèque et d’y enregistrer votre album ?

C’était la boîte de nuit d’Ouessant, qui a beaucoup compté ici dans les années 2000, avant d’être laissée à l’abandon. J’ai voulu en faire un lieu qui appartient à l’île. C’est à la fois un studio d’enregistrement et une salle où on programmera environ un concert tous les deux mois. L’Eskal est une espèce en voie de disparition. Aujourd’hui, avec le numérique, comme on sait qu’on peut supprimer des choses, on travaille différemment. Mais dans un studio à l’ancienne et analogique, ça change le rapport à l’enregistrement. Dans l’histoire de la musique, c’est comme ça qu’ont été faits les grands albums.

Comment le fait de vivre et travailler à Ouessant influence-t-il votre musique ?

L’album s’est fait tout seul. Il traduit ce que je ressens en étant à Ouessant. J’ai beaucoup de chance de vivre ici. L’île me transforme. Là-bas, je suis connecté à mon environnement et à ma communauté. A Ouessant, nous ne sommes que 800 habitants mais tous proches les uns des autres et beaucoup moins solitaires qu’en ville.

« All » comprend aussi des bruits et sons enregistrés dans d’autres endroits. Que signifient ces lieux pour vous ?

Chacun de ses lieux a une importance. La Californie est par exemple l’endroit où j’ai failli me faire manger par un puma et où j’ai frôlé la mort. Je voulais absolument retourner là-bas pour y jouer un morceau de violon. Quant à l’aéroport désaffecté de Tempelhof à Berlin, c’est un symbole de l’avenir pour moi. Aujourd’hui, c’est une friche et un lieu de vie réapproprié, qui représente ce que vont devenir les villes où la nature reprend ses droits. Les Berlinois ont choisi de garder ce lieu tel qu’il était. C’est à la fois un endroit où vont les gens, avec des jardins partagés… Et un site qui reste sauvage, avec l’herbe qui pousse sur les pistes.

C’est ce rapport à la nature qui vous inspire ?

Oui, la nature est au centre de mes préoccupations et de l’album. Notre mode de vie actuel ne pourra plus exister, on ne peut pas imaginer un autre avenir possible. C’est important de se connecter à la nature et d’avoir les pieds sur terre. On est dans une civilisation où la plupart des gens vivent hors-sol.

L’apprentissage du breton, très présent dans les chants sur votre album, a-t-il changé votre perception ?

Apprendre le breton m’a apaisé. Je ressentais souvent de la frustration en interview car je n’arrivais pas à retranscrire certains concepts en français ? Avec le breton, j’ai trouvé les mots pour les exprimer. La langue fait partie des clés pour comprendre son environnement, elle véhicule une mémoire. Aujourd’hui, on a la chance d’avoir à la fois des langues internationales pour communiquer et les langues de chacun qu’on doit préserver. C’est un patrimoine de la planète. Quand on n’a plus sa langue, on perd les pédales.