VIDEO. Tsutomu Nihei: «Du noir de "BLAME!" à la lumière d'"Aposimz", mes univers restent sombres»

INTERVIEW Exposé au dernier festival d'Angoulême et réédité chez Glénat, Tsutomu Nihei s'est imposé comme un auteur incontournable du manga et de la SF avec «BLAME!»

Propos recueillis par Vincent Julé

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«BLAME! and so on», recueil de dessins de Tsutomu Nihei sorti à l'occasion de son expo à Angoulême
«BLAME! and so on», recueil de dessins de Tsutomu Nihei sorti à l'occasion de son expo à Angoulême — BLAME AND SO ON © 2003 Tsutomu Nihei / Kodansha Ltd.

La sortie du film Alita: Battle Angel rappelle à quel point le manga a participé à écrire l’histoire de la science-fiction en général, et du cyberpunk en particulier.  Gunnm donc, mais également BLAME! de Tsutomu Nihei. Les aventures et errances de l’enquêteur gouvernemental Killee au coeur de la mystérieuse et immense Megastructure ont marqué toute une génération de lecteurs. Impossible d’oublier la démesure des décors, les profondeurs de champ vertigineuses et ce noir qui aspire tout, lumière et espoir.

Avec son trait unique et sa personnalité singulière, Tsutomu Nihei est devenu en deux décennies un mangaka incontournable, et ses oeuvres aussi, comme le space opera Knights of Sidonia ou la nouveauté Aposimz, la planète aux marionnettes. Le dernier Festival d'Angoulême lui consacrait une exposition, et son éditeur historique, Glénat, réédite BLAME ! en version deluxe. Autant de bonnes raisons pour 20 Minutes de le rencontrer.

Vous avez commencé comme assistant du mangaka Tsutomu Takahashi (« Bakuon Rettō »), quel souvenir gardez-vous de cette expérience ?

C’était avant mes débuts, il avait besoin d’aide sur sa première série Jiraishin. Takahash-sensei était quelqu’un de terrifiant… et de passionnant. J’ai appris beaucoup du métier d’auteur professionnel à ses côtés, de choses dont je n’avais pas forcément conscience avant. La plus importante est peut-être la vitesse de travail. Un mangaka pro a une date de rendu à respecter, alors que je prenais bien mon temps pour dessiner. Lorsque l’heure fatidique approchait, je le voyais accélérer, c’était réellement impressionnant.

J’ai aussi adopté le stylo pinceau après l’avoir vu l’utiliser, cela explique la différence de style entre l’histoire courte de BLAME ! et la série longue par exemple. Ce type de relation maître-disciple est un phénomène courant dans le manga.

Comment est né « BLAME ! », un manga à part dans la production de l’époque ?

Je voulais créer un univers entièrement artificiel, en constante mutation. D’où cette cité immense et labyrinthique de plusieurs milliers d’étages. Sur Terre, il est toujours possible de trouver un petit bout de nature. Même dans un immeuble bâti par l’homme, il suffit de creuser pour tomber sur la roche, des éléments naturels. Un simple tremblement de terre, et la civilisation peut s’écrouler. Cette idée m’obsédait, m’insupportait, et m’a poussé à dessiner BLAME !

Le mangaka Tsutomu Nihei aime perdre ses personnages, et les lecteurs, dans des décors gigantesques et labyrinthiques
Le mangaka Tsutomu Nihei aime perdre ses personnages, et les lecteurs, dans des décors gigantesques et labyrinthiques - BLAME DELUXE © 2015 Tsutomu Nihei / Kodansha Ltd.

Vos études d’architecture ont-elles influencé votre dessin, votre mise en page ?

L’architecture m’a beaucoup apporté, même si je n’ai pas fini mes études et je n’ai jamais été architecte à proprement dit. Mais j’ai travaillé dans le bâtiment, la construction et ai réalisé beaucoup de plans. J’ai commencé à dessiner et à découper mes mangas sur ma table d’architecte. Lorsque Jirô Taniguchi m’a remis un prix, il a d’ailleurs insisté sur ce point, il aimait mon découpage. Mais j’ai d’autres influences, occidentales, comme Enki Bilal pour son travail sur les couleurs, ou encore HR Giger et Clive Barker pour leurs créations, des visions horrifiques et monstrueuses que je n’avais encore jamais vues.

L’histoire de « BLAME ! » est complexe, nébuleuse, et peut perdre le lecteur.

C’est voulu, j’imaginais le lecteur comme une petite fourmi perdue dans un grand bâtiment. Elle ne sait pas où elle est, où est la sortie. A l’époque, je n’avais pas construit l’histoire à l’avance, j’avançais à l’aveugle et je me perdais parfois moi-même. Et je n’avais pas non plus conscience de faire un manga différent des autres. C’est au fur et à mesure que j’ai commencé à avoir des retours du genre « mais ça va pas la tête ». De la part de mes tantes par exemple. (rires) Encore aujourd’hui, j’entends que seul un esprit malade a pu concevoir un tel univers.

En parlant d’état d’esprit, quel était le vôtre penché sur votre table de dessin ?

Je n’étais pas pris d’une transe où ma main dessinait toute seule. (rires). C’est au contraire un travail très méticuleux, où rien n’est laissé au hasard. J’étais, et je le suis toujours, seul dans une pièce sombre, enfermé pendant une semaine sans jamais sortir. C’est dans ces conditions que les idées viennent. Mais attention, cette vie-là me plaît, ce n’est pas ce qui m’a motivé à arrêter BLAME ! J’avais juste besoin de changer.

Quelle est votre implication dans l’animé de « BLAME ! » sur Netflix ?

J’ai beaucoup participé à la production. Il faut savoir que l’animé de BLAME ! est signé par la même équipe que celle de la série Knights of Sidonia. Et j’étais persuadé que si on partait sur une adaptation fidèle, ils passeraient pour des fous, comme moi à l’époque. Je voulais leur éviter ça, j’ai donc moi-même proposé de simplifier l’histoire, que le film soit plus orienté action.

Avec « Knights of Sidonia », vous signez une oeuvre plus grand public, même si vous êtes rattrapé par vos démons.

J’ai vraiment et volontairement essayé de m’adresser à un public plus large, même si je ne suis pas sûr d’y être arrivé. On m’a dit que Sidonia restait difficile à appréhender, que les monstres étaient effrayants, et le manga a eu moins de succès que je ne l’aurais imaginé. Mon idée était de détourner les attentes du lecteur, il pensait avoir affaire à une histoire d’amour et se retrouvait, petit à petit, dans un univers SF, une réflexion sur le genre.

Votre dernier titre « Aposimz » est le double négatif de « BLAME ! », peut-on parler d’oeuvres miroirs ?

A l’époque de BLAME !, je travaillais en effet quasiment exclusivement sur le noir. Et j’étais un peu inquiet, est-ce que ma vie ne serait qu’obscurité, ombres et ténèbres ? La bascule s’est opérée pendant Sidonia, et aujourd’hui je suis dans une période de recherche et d’expérimentation sur le blanc, le trait. Je suis passé au numérique, et il suffit d’un clic pour les noirs, alors que le trait demande beaucoup plus de temps.

Au final, rien n’a changé, je n’ai pas du tout l’impression que mon dessin ou mes univers soient plus lumineux, ils restent sombres, des décors de ruines où l’on étouffe ou les personnages ne peuvent crier leur désespoir. C’est sans doute mon caractère.

Que faites-vous quand vous ne dessinez pas ?

Ma vie est rythmée de manière très simple, soit je travaille, soit je dors. Et entre les deux, je joue à la PlayStation 4, à Fallout 76  en ce moment. Je suis devant mon ordinateur pour dessiner, et dès que j’ai fini, je pivote de 90° pour jouer à la console. Voilà ma vie.

 

20 secondes de contexte:

Lors de l'interview réalisée au Festival d'Angoulême, ainsi que lors d'une rencontre et des dédicaces avec le public, Tsutomu Nihei, de nature réservée, ne souhaitait pas être pris en photo, car il ne veut pas montrer son visage publiquement.