VIDEO. Le mouvement des «gilets jaunes» entre dans l’histoire de l'art grâce à ses tags

GRAFFITIS Les inscriptions citadines à portée politique ont déjà accompagné d’autres mouvements, comme Mai-68. En pleine expansion depuis décembre, le tag prend une importance considérable

Marie-Laetitia Sibille

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Une pensée politique résumée en trois mots.
Une pensée politique résumée en trois mots. — Suvann
  • Le nombre de graffitis contestataires explose avec le mouvement des « gilets jaunes ».
  • Le tag existe depuis l’Antiquité et a accompagné les grands moments de l’histoire. Leur visibilité est décuplée avec les réseaux sociaux.
  • Les graffitis politiques d’aujourd’hui dialoguent clairement avec le pouvoir et resteront liés historiquement à ce mouvement.

Il y a les imaginatives : « C’est l’hôpital qui se moque de la fiscalité, proverbes jaunes » (Paris). Les musicales : « We are all in a yellow submarine » (Toulouse). Les synthétiques : « L’histoire s’écrit dans la rue » (Nantes). Les ironiques : « Nous déclarerons vos manifs quand vous déclarerez vos revenus » (Paris). Les laconiques : « Juppé vieux pâté » (Bordeaux). Les historiques : « Je vous ai mépris ». Et les imagées, comme le sens de l’effort, ci-dessous.

Le sens de l'effort revisité à Bordeaux.
Le sens de l'effort revisité à Bordeaux. - Jean-Michel Becognee

Quelques exemples de phrases taguées au passage des « gilets jaunes » le samedi dans les villes de France depuis trois mois. Et bien sûr, la petite fille habillée du fameux gilet, qui a fait son apparition à Bordeaux. « Vrai ou faux Banksy, à la rigueur, pour nous, peu importe. On observe tout ce qui revêt une revendication politique », expliquent les créateurs de La Rue ou Rien.

Pour ce site, qui répertorie les photos de slogans piochés sur les réseaux sociaux depuis 2016, le phénomène n’est pas nouveau : « On a commencé avec la loi Travail. On pensait que ça allait durer quinze jours, puis les manifs ont pris de l’ampleur. Depuis, ça ne s’est jamais vraiment arrêté. » Car avant les « gilets jaunes », il y a eu l’élection présidentielle en 2017, les 50 ans de Mai-68, l’occupation de la fac de Tolbiac…

Un contenu parfois semblable à 2016…

Les photos répertoriées par La Rue ou Rien sont plutôt celles de graffitis « sauvages », mais n’excluent pas banderoles, pancartes et même stickers. Le but du site est de garder ces créations en mémoire car, le plus souvent, elles sont effacées dès le lendemain. « Ce qui est surprenant, c’est que la nature des messages n’a pas forcément changé, on est proche de ceux de 2016. » Par exemple, « Une pensée aux familles des vitrines » est un slogan qui a fait sa réapparition avec le mouvement des « gilets jaunes ».

Cette citation de 2016 a été de nouveau taguée lors des manifestations de 2019.
Cette citation de 2016 a été de nouveau taguée lors des manifestations de 2019. - La Rue ou Rien

Mathilde Larrère, historienne des mouvements sociaux et révolutionnaires, remonte, elle, très loin dans le temps quand elle évoque le tag : « Dans l’Antiquité, les fouilles de Pompéi ont révélé (et continuent à révéler) un grand nombre de graffitis. La première apparition du mot “graffiti” dans la langue française date de 1856 : il est né du travail sur ces fouilles de Pompéi. »

Dans notre époque moderne, les inscriptions urbaines ont ponctué les grands événements historiques : « Il y a des moments plus intenses que d’autres dans ce domaine : la crise du 16 mai 1877, l’affaire Dreyfus, la Seconde Guerre mondiale (contre l’occupant), la guerre d’Algérie, Mai-68 aussi, bien sûr. »

… Mais un foisonnement et un dialogue plus impertinent avec le pouvoir

Alors, comment les « gilets jaunes » ont-ils innové et renouvelé le genre des graffitis ? Par le nombre, déjà. « Je n’avais jamais vu telle profusion, explique Mathilde Larrère. Chaque acte semble en laisser plus que le précédent et en invente à chaque fois. Les graffitis sur "Jojo" sont apparus après la sortie médiatique du président contre Jojo le "gilet jaune", par exemple. Ils sont très nettement dans un dialogue, impertinent, avec le pouvoir. »

« C’est très massif depuis fin décembre et on atteint un nombre record de publications, confirme un responsable du site La Rue ou Rien. On va même les classer par thème. On voit aussi émerger des villes qui n’étaient pas forcément prolifiques, comme Bordeaux ou Toulouse, alors qu’en 2016, la palme revenait plutôt à Nantes et à Grenoble. »

« Un braconnage des murs »

L’importance revêtue par ces phrases-chocs en fait d’autre part un symbole du mouvement des « gilets jaunes ». Elles pourraient rester gravées dans l’histoire et l’inconscient collectif : « Elles seront sans nul doute liées au mouvement des "gilets jaunes", dont on ne saura plus tard parler sans évoquer ce gigantesque braconnage des murs, conclut Mathilde Larrère. Le tag contestataire est une conquête momentanée qui convertit l’espace public en une tribune d’expression et de dénonciation. L’anonymat du geste renforce cette puissance de contestation en assimilant son auteur à une masse incontrôlable. Plus encore quand ils s’inscrivent dans un mouvement, se répondent ou se reprennent comme en ce moment. Ils révèlent la dimension politique du mouvement, son refus de la démocratie représentative telle que pratiquée. »