Entre les Grammy Awards et le hip-hop, une histoire compliquée

MUSIQUE Childish Gambino est seulement le premier rappeur à avoir remporté le prix de la chanson de l'année

Anaïs Bordages

— 

Childish Gambino dénonce la violence aux Etats-Unis dans le clip «This is America».
Childish Gambino dénonce la violence aux Etats-Unis dans le clip «This is America». — Capture d'écran YouTube
  • Childish Gambino est le premier rappeur à être récompensé par le prix de la chanson de l’année aux Grammy Awards.
  • Les artistes de rap et hip-hop y sont historiquement sous-représentés.
  • Certains des plus grands rappeurs, y compris Jay-Z et Drake, ont dénoncé ce phénomène.

Ce dimanche, Childish Gambino est devenu le premier rappeur de l’histoire à remporter le prix de la chanson de l’année aux Grammy Awards, la cérémonie de remise de prix la plus influente de l’industrie musicale. Le morceau en question, This Is America, a également remporté le prix du meilleur enregistrement de l’année. Une première pour le monde du rap, ce qui peut paraître surprenant vu la prédominance culturelle du hip-hop depuis de nombreuses d’années et le nombre d’artistes comme Kendrick Lamar, Beyoncé et Childish Gambino qui bousculent les codes du genre et de la culture musicale de manière générale.

Les Grammy Awards sont organisés principalement par genre musical : rock, rap, country, pop… Mais les 4 catégories les plus importantes, elles, ne font pas de distinctions entre les genres : album de l’année, chanson de l’année, enregistrement de l’année, et meilleur nouvel artiste. Or depuis les débuts de la cérémonie, le rap et le hip-hop sont radicalement sous-représentés dans ce palmarès. Seuls deux albums de hip-hop ont remporté le prix de l’album de l’année : Miseducation of Lauryn Hill de Lauryn Hill en 1999, et Speakerboxx/The Love Below d’Outkast en 2004. Deux albums qui, comme le note The Daily Beast, contiennent aussi beaucoup d’éléments pop et rock, ce qui aurait pu contribuer à leur victoire : « Cela indique que le hip-hop doit être mélangé avec quelque chose que les votants et le public trouvent plus "respectable" avant d’être récompensé. »

Un désamour historique

Kendrick Lamar a également fait les frais de cette tendance. Le rappeur, acclamé par le public et la critique, a été nommé à l’album de l’année à quatre reprises… et n’a jamais gagné. Il a perdu face à Daft Punk en 2014, Taylor Swift en 2016, et l’année dernière face à un album de Bruno Mars, ce qui avait agacé un paquet de monde. L’album qu’il avait composé cette année pour la bande originale de Black Panther a également perdu, face à la chanteuse country Kacey Musgraves.

En 2017, la britannique Adele avait remporté le prix d’album de l’année, alors qu’elle était face à Beyoncé, dont l’album Lemonade a été qualifié d'oeuvre révolutionnaire, et restera sans doute comme l’une des créations artistiques les plus importantes de la décennie. Encore une fois, le public avait été déçu par ce résultat, et même Adele avait dit dans son discours qu’elle « ne pouvait pas accepter ce prix », saluant l’album « monumental » de Beyoncé.

Et ce désamour entre les Grammys et le monde du hip-hop remonte à loin. La catégorie meilleur album de rap, créée en 1989 seulement, n’avait même pas été diffusée à la télé lors de sa première année. De nombreux rappeurs influents avaient par conséquent boycotté la cérémonie. Jay-Z lui-même a pendant longtemps refusé d’y aller, avant de faire son retour en 2004 pour soutenir la première nomination solo de Beyoncé. L’icône du rap a malgré tout exprimé des réserves sur la cérémonie l’année dernière, déclarant : « Bob Marley reste Bob Marley, qu’il soit nommé pour un grammy ou pas. Tupac reste Tupac, Biggie reste Biggie » (oui, car Tupac et Biggie n’ont jamais gagné aucun grammy).

Victoires historiques pour Childish Gambino et Cardi B

Cette année, les tensions étaient toujours bien présentes : Childish Gambino, Drake et Kendrick Lamar, pourtant trois des rappeurs les plus influents du moment, ont tous les trois refusé de se produire à la cérémonie. Drake a néanmoins fait une apparition surprise, et est monté sur scène pour recevoir le prix de la Meilleure chanson de rap, pour son morceau « God’s Plan ». Le rappeur a alors commencé à faire un discours sur la légitimité des Grammys… avant d’être coupé. « S’il y a des gens qui ont un métier lambda et qui viennent malgré la neige et la pluie, qui achètent des billets pour venir vous voir en concert, alors vous n’avez pas besoin de ce prix. Vous avez déjà gagné » a-t-il déclaré avant qu’une coupure pub ne l’empêche de terminer.

Les Grammys ont tout de même fait un petit pas pour l’inclusivité cette année : Cardi B est devenue la première artiste solo féminine à remporter le prix du meilleur album de rap. Et la victoire historique de Childish Gambino, pour un morceau et un clip brillants, est peut-être un signe que les choses sont en train de changer.