L’intelligence artificielle de Huawei a-t-elle plus de talent que Schubert? (C’est un grand non)

REPORTAGE L’intelligence artificielle de Huawei s’est attaquée à la symphonie inachevée de Schubert

Laure Beaudonnet, à Londres

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 Les 66 musiciens de l’English
Session Orchestra au Cadogan Hall de Londres, le 4 février 2019.
Les 66 musiciens de l’English Session Orchestra au Cadogan Hall de Londres, le 4 février 2019. — HUAWEI
  • Huawei a allié les capacités de l’Intelligence Artificielle et l’expertise humaine pour composer les deux derniers mouvements de la Symphonie n° 8 de Schubert.
  • Elle est restée incomplète pendant 197 ans malgré de nombreuses tentatives.
  • Nous sommes allées entendre la symphonie, achevée par un smartphone, au Cadogan Hall de Londres.

La procrastination n’épargne personne, pas même les génies de la musique. On ne saura jamais pourquoi Franz Schubert n’est pas allé au bout de sa huitième symphonie, mais on peut toujours essayer d’imaginer à quoi elle aurait pu ressembler. C’est l’idée un peu folle de Huawei qui a fait le pari d’achever le travail de Schubert avec l’aide de son intelligence artificielle. Direction Londres où l’English Session Orchestra a interprété lundi soir la célèbre œuvre symphonique, achevée par un smartphone. Ce dernier a été un peu aidé par un humain, le compositeur américain Lucas Cantor.

Le géant chinois n’a pas fait les choses à moitié [pour détourner l’attention de la presse face à ses ennuis?] pour présenter les deux mouvements inédits imaginés par la machine. Plus de 500 personnes -dont 11 journalistes français- se sont déplacées pour voir le résultat.

Deux mouvements achevés

« La symphonie est vraiment née à la fin du 18e siècle selon un modèle en quatre mouvements avec des contrastes marqués entre les mouvements », explique Vincent Agrech, journaliste pour Diapason. Ici, les deux premiers mouvements sont complets et le troisième a seulement été ébauché par Schubert. « Ce qui reste du troisième mouvement, c’est un Scherzo qui ne paraît pas du tout au niveau d’inspiration des mouvements qui précèdent », note le spécialiste de musique classique, présent lors de la représentation. Schubert a-t-il manqué de créativité pour terminer son œuvre ? L’a-t-il trouvée parfaite ou a-t-il été pris par un autre projet ?

Près de 200 ans plus tard, Huawei a décidé de terminer le travail et de défier l’intelligence artistique d’un génie de la musique. En quelques mois, un modèle algorithmique a été entraîné à partir d’environ 90 musiques du compositeur décédé en 1828. « Nous avons appris au modèle final à quoi ressemblait la musique de Schubert, nous lui avons ensuite fait découvrir les musiciens qui l’ont influencé », a détaillé Arne Herkelmann, responsable innovation chez Huawei pour la région de l’Europe de l’Ouest. Une fois alimenté de toutes ces données, le smartphone était prêt à générer des mélodies que le compositeur Lucas Cantor a sélectionnées puis retravaillées de manière à rester fidèle au style de l’œuvre originale. Et il ne cache pas son enthousiasme.

« C’est probablement ce que Schubert aurait composé »

« C’était comme collaborer avec quelqu’un qui n’est jamais fatigué, jamais à court d’idée, jamais de mauvaise humeur », a-t-il plaisanté avant de s’étonner de la relation « émotionnelle » qu’il a tissée avec le smartphone Huawei Mate 20 Pro. « C’était étrange parce que lorsque le téléphone faisait du bon travail, je ne pouvais pas le féliciter, ni l’augmenter, ni même trinquer autour d’un verre ». L’IA était capable de générer des mélodies sans y mettre son ego et sans autocensure. « Lorsque j’écoutais ses propositions, je me disais : "Oh, ça sonne juste". Le smartphone proposait des choses très différentes de ce que j’aurais proposé », a-t-il insisté, attisant la curiosité de son auditoire.

Face au géant chinois, la vraie question qui se pose est : l’intelligence artificielle​ peut-elle réussir là où de nombreux compositeurs ont échoué par le passé ? Huawei ne semble pas en douter. Et le compositeur, connu pour avoir surtout travaillé sur la musique de séries américaines, est confiant. « C’est probablement ce que Schubert aurait composé s’il avait été plus âgé ».

Mendelssohn, Sibelius, Smetana et Hollywood mixés ensemble

Cinq heures plus tard, rendez-vous au Cadogan Hall avec un parterre de journalistes et d’influenceurs du monde entier. L’orchestre guidé par Julian Gallant marque bien la différence entre les deux premiers mouvements signés Schubert et les deux derniers signés Huawei. Les violons prennent par exemple le temps de s’accorder à nouveau.

Verdict des mélomanes ? « J’ai été surpris par le troisième mouvement, pointe Vincent Agrech. J’ai l’impression qu’il anticipe les cinquante ans de musique romantique qui vont suivre, mais pas forcément le meilleur de cette musique. C’est comme si, très soudainement, on entendait un mix de Mendelssohn, de Sibelius, de Smetana, mélangé à de la musique de télévision américaine », s’est-il étonné avant de s’admettre plus convaincu par le début du quatrième mouvement. Les influences grandiloquentes made in Hollywood se sont clairement fait entendre.

Qui de l’homme ou de la machine a-t-il joué le plus grand rôle dans cette collaboration ? Huawei reste flou sur cette question. Si l’IA est capable de battre le champion du monde de Go à plate couture, elle n’est pas encore au niveau de Schubert. Et le mot est faible. Est-on vraiment étonné ?