«Fyre»: Le gigantesque fiasco d'un festival inspire un docu Netflix sur le narcissisme de notre époque

INCROYABLE MAIS VRAI « Fyre », mis en ligne vendredi sur Netflix raconte comment un festival lancé avec l’appui d’influenceurs a été annulé sans avoir jamais vraiment commencé…

Fabien Randanne

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Une image du documentaire «Fyre, le meilleur festival qui n'a jamais eu lieu».
Une image du documentaire «Fyre, le meilleur festival qui n'a jamais eu lieu». — Netflix
  • « Fyre, le meilleur festival qui n’a jamais eu lieu » est disponible sur Netflix.
  • Ce documentaire raconte comment ce qui devait être un événement ultra-VIP sur une île des Bahamas s’est transformé en échec complet.
  • Les organisateurs comptaient sur les influenceurs pour parler de l’événement sur les réseaux sociaux. Ils l’ont fait. Même pour partager leurs mésaventures.
  • Billy McFarland, l’entrepreneur à l’origine du Fyre Festival a été condamné fin 2018 à six ans de prison pour fraudes.

Tout a commencé par un carré orange. Un carré orange posté sur Instagram par un paquet d’influenceurs, ces stars des réseaux sociaux capables de faire la pluie et le beau temps d’une marque via un simple message publié sur leurs comptes persos. Un carré orange accompagné du hashtag #FyreFestival et renvoyant vers un site Internet. Un carré orange censé attirer l’attention sur la première édition d’un événement musical, ultra-VIP, sur une île des Bahamas, avec Major Lazer et Blink-182 en têtes d’affiche. The place to be.

La promesse était trop belle pour être vraie. Au printemps 2017, le Fyre Festival s’est mué en fiasco monumental, annulé sans avoir vraiment commencé. Les infrastructures n’étaient pas prêtes, les artistes annoncés n’ont jamais mis les pieds sur place, les festivaliers, dont certains avaient déboursé plus de 100.000 dollars, ont atterri dans un campement de fortune aux matelas détrempés par les pluies de la veille…

Une catastrophe annoncée

C’est cet échec cauchemardesque que relate le documentaire « Fyre, le meilleur festival qui n’a jamais eu lieu » mis en ligne vendredi sur Netflix. Une catastrophe annoncée racontée en une heure et demie, avec de nombreuses images des coulisses et des témoignages de protagonistes (professionnels de la com, de l’organisation d’événements, festivaliers dupés…) dont certains demeurent traumatisés par ce qu’ils ont vécu.

En fil rouge, il est question de la mégalomanie de Billy McFarland, le jeune entrepreneur de 26 ans qui voulait créer ce festival pour promouvoir son application permettant de contacter des artistes pour des événements privés. Un menteur compulsif doué pour l’escroquerie qui a réussi à faire croire à son entourage que son projet était à flot alors qu’il prenait l’eau de tous les côtés. Il a été condamné en octobre dernier à six ans de prison pour fraude à la banque, fraude informatique, et pour avoir menti aux enquêteurs. Il fut contraint de rembourser 26 millions de dollars à ses investisseurs et aux festivaliers.

« Fyre, en gros, c’était Instagram en vrai »

Le documentaire raconte cette histoire que la fiction n’aurait jamais osé imaginer sous peine d’être accusée d’exagérer. Il peut se voir aussi comme un conte moral sur le narcissisme de notre époque.

« On vit dans une société d’influenceurs. Tout le monde veut son petit pouvoir en ligne. Tout le monde veut l’accès et l’exclusivité. Fyre, en gros, c’était Instagram en vrai », résume Jillionaire, DJ membre du groupe Major Lazer. Le spot publicitaire avait mis la barre haut avec ses top models superstars – Bella Hadid, Emily Ratajkowski, Hailey Baldwin… – en bateau, sur la plage, sous l’eau, en jet-ski, un cocktail à la main. Des plans paradisiaques entrecoupés d’images de concerts et d’un argumentaire promettant une « expérience » pouvant « changer ce que nous sommes », « aux frontières de l’impossible ».

Avec le recul, ça a l’air légèrement survendu, mais à l’époque, ils furent des milliers de gogos friqués à mordre à l’hameçon, prêts à tourner le dos au festival de Coachella qui venait d’être ringardisé. Et puis Kendall Jenner – qui aurait été payée 250.000 dollars pour ce simple post – a parlé de l'événement sur Instagram, alors si avec ça personne n’était pas convaincu que ça allait être le feu…

Signaux inquiétants

Le Fyre Festival s’est construit entièrement sur l’image et sur ce qu’en disaient les réseaux sociaux. Un mirage collectif. En 48 heures, tous les billets avaient été vendus. Quand, en mars 2017, Calvin Wells, un financier qui avait flairé l’entourloupe crée le compte Twitter « Fyre Fraud » (« l’arnaque Fyre ») pour faire part de ses doutes et mettre en évidence la publicité mensongère entourant l’événement, les retweets se comptent sur les doigts d’une main. En avril 2017, alors que le festival doit commencer à la fin du mois, le Wall Street Journalrévèle dans un article que les artistes à l’affiche n’ont pas été payés, que les invités VIP ignorent encore tout des détails de leur voyage et que les organisateurs font du pied aux festivaliers les plus riches pour trouver coûte que coûte des financements. Mais là encore, beaucoup préfèrent continuer à rêver et à ignorer les signaux inquiétants.

C’est ainsi que le 27 avril 2017 les premiers fêtards arrivent sur l’île avant de se confronter enfin avec la réalité : rien n’est prêt, l’improvisation est totale et l’expérience 5 étoiles mute en nuit à la belle étoile. Une poignée d’influenceurs d’ordinaire si admirablement proprets avec leurs filtres Instagram révèlent, dans l’adversité, un visage moins reluisant, à l’instar de ce jeune homme qui, face caméra, n’a aucun scrupule à expliquer qu’il vandalise les tentes voisines de la sienne, en trouant la toile et en urinant sur les matelas, pour éviter la promiscuité.

Le sandwich qui tue

Ironie de l’histoire, les malheureux racontent leurs infortunes en détail sur leurs réseaux sociaux pour le plus grand plaisir des internautes qui se régalent de voir en baver des mecs et des nanas qu’ils n’ont pas vraiment envie de plaindre. Pour une fois, les influenceurs ne font plus rêver mais se gondoler. Et le coup de grâce est porté quand une photo d’un plateau-repas – deux carrés de fromages, sur deux tranches de pain de mie, agrémentés de trois feuilles de salade – est postée sur Twitter. Un sandwich qui a enfoncé le dernier clou du cercueil du Fyre Festival.

Une mésaventure qui est peu de chose comparé aux habitants des Bahamas, qui ont œuvré sur le chantier de l’événement et dont beaucoup n’auraient pas été dédommagés. Dans le documentaire, Maryann Rolle, une restauratrice, confie les larmes aux yeux qu’elle avait dû se défaire de ses économies personnelles pour payer ses salariés. Elle a profité de la mise en ligne du film sur Netflix, pour ouvrir une cagnotte afin de l’aider financièrement. « La mauvaise publicité est meilleure que pas de publicité du tout », écrit-elle. Ce mercredi, après-midi, la barre des 176.500 dollars a été franchie. Les influenceurs ont peut-être partagé le lien.

« Fyre Fraud »

Un autre documentaire sur le même sujet, intitulé Fyre Fraud, est disponible sur Hulu (la plateforme n’est pas accessible en France). Le rappeur Ja Rule, cofondateur du Fyre Festival n’a témoigné ni dans ce film, ni dans celui de Netflix. « Moi aussi, j’ai été arnaqué, escroqué, floué, on m’a baladé et trompé », a-t-il tweeté dimanche.