Coup de génie artistique ou escroquerie? L'ovni DAU débarque à Paris (et on n'a pas bien compris de quoi il s'agit)

ARTS L’œuvre totale et radicale du russe Ilya Khrzhanovsky envahit plusieurs lieux de la capitale dont le Théâtre du Châtelet et le Théâtre de la Ville, fermés au public…

Benjamin Chapon

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Image tirée de l'œuvre DAU.
Image tirée de l'œuvre DAU. — Olympia Orlova

« T’as entendu parler de DAU ? » La question revient en boucle depuis plusieurs jours, même si le nom de cette œuvre d’art hors norme est plus souvent prononcé comme la note de musique alors qu’il doit l’être comme le nom du chanteur de « Week-end à Rome ».

Oui, bien sûr qu’on en a entendu parlé, on a même pu « visiter » certaines parties de la performance totale que l’artiste russe Ilya Khrzhanovsky fomente depuis des années (plus de dix ans selon la légende…). Mais quant à savoir de quoi il s’agit précisément, c’est plus compliqué.

Tout et rien à la fois

On peut, d’ores et déjà, dire ce que DAU, qui s’annonce comme  l’événement artistique de l’hiver parisien, n’est pas. Ou pas seulement. DAU n’est pas seulement une exposition, mais il y aura tout de même des mannequins humains très réalistes pour l’ambiance. DAU n’est pas un concert, mais il y aura des pièces musicales inédites. DAU n’est pas une performance, mais des performeurs accompagneront les visiteurs et joueront des rôles pour raconter une sorte d’histoire. DAU n’est pas du théâtre immersif mais l’essentiel se déroule dans les espaces, en travaux et fermés au public depuis des mois, des deux théâtres voisins, du Châtelet et de la Ville. DAU n’est pas du cinéma mais son démiurge est le cinéaste russe Ilya Khrzhanovsky et 13 longs-métrages seront diffusés dans les deux théâtres…

On pourrait continuer comme ça longtemps que vous ne seriez pas plus avancés. Pour avoir un semblant d’idée d’ensemble de ce que sera DAU on peut aussi se pencher sur les conditions de « visite » de l’œuvre. Partagée entre le Centre Pompidou et les deux théâtres de la place de Châtelet, DAU réclame un « visa » d’entrée (comme pour un pays soviétique, hihi, c’est cocasse). Il y a plusieurs formules qui permettent de visiter l’œuvre pendant 6 ou 24 heures (de 35 à 150 euros), ou en illimité pendant un mois, jusqu’au 17 février. Les espaces des théâtres sont accessibles 24 heures sur 24.

« Loft Story » stalinien

L’environnement esthétique de DAU est une référence à l’ère soviétique qui « questionne le passé totalitaire à travers un environnement où fiction et réalité se trouvent inextricablement mêlées », selon l’argument. Le point de départ de DAU est un film qu’Ilya Khrzhanovsky voulait consacrer au prix Nobel de physique soviétique Lev Landau. Le projet a grossi avec le temps et si l’avant-première mondiale est parisienne, avant une tournée qui passera notamment par Berlin, DAU a connu une émanation ukrainienne où l’artiste a fait bâtir, dans la ville de Kharkov, un véritable institut de physique.

Des centaines de scientifiques y ont joué leur propre rôle dans une sorte de « Loft Story » stalinien avec pour focale la physique quantique plutôt que l’apparence physique. On y bossait sur la théorie des cordes et l’énergie de l’orgone, mais aussi la transmission de pensée et la téléportation, comme à la grande époque des sciences soviétiques décomplexées (1938 à 1968). Dans le même temps, des intrigues amoureuses et vaudevillesques plus ou moins tragiques se jouaient avec le personnel au service des intellos.

Œuvre insaisissable en attendant d’être saisissante

A Paris, le Centre Pompidou accueille une partie du projet DAU : la reconstitution d’une chambre soviétique partagée où vivront, sous l’œil des visiteurs, des physiciens de l’expérience Kharkov. On parle là de vrais scientifiques pointus, pas des Marseillais contre le reste du MIT. Ces scientifiques en chair et en neurones sont le pendant des films tournés à Kharkov (13 longs-métrages montés à partir de 700 heures de rushs) projetés en continu aux théâtres.

La production pharaonique, ou plutôt tsariste, du projet artistique s’accompagne d’une réflexion sur la science et la perception, la surveillance des citoyens, l’état totalitaire de la pensée… Un maelstrom dont il est, pour l’instant, difficile de saisir les contours. Et c’est bien là l’aspect le plus excitant de DAU qui promet également une enquête interactive en ligne pour prolonger l’expérience. L’usage d’un algorithme rythmera, précisément, les visites, et permettra de nourrir, encore, l’œuvre d’une nouvelle couche.

Méfiance du milieu

Dans le milieu parisien de l’art, on oscille entre curiosité et jalousie pour DAU. L’envergure du projet autant que les questions sur son financement sont propices aux spéculations, et critiques. Nul besoin de trop gratter du côté des conservateurs parisiens pour trouver des contempteurs du projet : « escroquerie », « grand guignol », « bavardage », « gâchis »… L’attente n’en est pas moins énorme, y compris parmi les plus sceptiques.

Les premiers visiteurs, et leurs visas, sont attendus vendredi.