La dure réalité de la vieillesse... Illustration
La dure réalité de la vieillesse... Illustration — SEBASTIEN BOZON / AFP

INTERVIEW

Aubrey de Grey: «Dans vingt ans, nous pourrons espérer vivre des centaines ou des milliers d’années»

Figure de la biogérontologie, le britannique Aubrey de Grey a détaillé à «20 Minutes» son plan pour augmenter l’espérance de vie…

  • Ancien informaticien reconverti dans la biologie, Aubrey de Grey est l’une des figures de la biogérontologie.
  • La biogérontologie, c’est l’étude du vieillissement du corps humain.
  • Selon lui, Il y a au moins 50 % de chances que dans vingt ans nous atteignons le point qu'il appelé « longevity escape velocity ».

Dans le futur, on ne mourra plus de vieillesse. Aubrey de Grey en est convaincu, l’homme de demain vivra des centaines d’années car il n’aura plus à subir les conséquences de la dégradation du corps. Ancien informaticien reconverti dans la biologie, ce scientifique autodidacte à la barbe de hipster (ou de Raspoutine, c’est comme on veut), est l’une des figures de la biogérontologie qui vit entre Cambridge, au Royaume-Uni, et Mountain View, à Los Angeles.

Il a consacré une grande partie de sa fortune (il a touché un héritage important à la mort de sa mère) à Sens, une fondation à but non lucratif qui pilote des programmes de recherche pour combattre la vieillesse, tout simplement. Il a accordé un peu de temps à 20 Minutes pour expliquer la biogérontologie et détailler son plan pour augmenter l’espérance de vie.

Le biogérontologue britannique Aubrey de Grey
Le biogérontologue britannique Aubrey de Grey - AUBREY DE GREY / SENS

Comment vous êtes-vous retrouvé à travailler dans le domaine de la biogérontologie ?

J’ai commencé ma carrière comme ingénieur informatique. Il y a environ vingt-cinq ans, j’ai changé de domaine et je suis devenu biologiste. J’ai été surpris de découvrir que très peu de biologistes s’intéressaient au vieillissement. Et ceux qui travaillaient sur le sujet ne s’en sortaient pas très bien. J’ai pensé : je ferais mieux de m’en occuper moi-même.

Pouvez-vous nous en dire plus sur la biogérontologie ?

La biogérontologie, c’est l’étude du vieillissement. J’aime dire que je suis un gérontologue biomédical. En un mot, je m’occupe de combattre le vieillissement. Lorsque j’ai commencé dans ce domaine, le vieillissement était si compliqué qu’ils sont arrivés à la conclusion qu’on ne pouvait rien y faire. Et j’ai compris qu’il fallait regarder le phénomène comme un ingénieur. Je viens de l’informatique, une discipline liée à l’ingénierie. J’étais en mesure de regarder les choses différemment. Tout le monde est d’accord pour dire que le vieillissement est une accumulation de dégâts dans le corps, différents types de modifications de la composition moléculaire et cellulaire du corps. A un moment, il y a trop de dégâts et le corps ne fonctionne plus correctement. J’ai pris conscience que, pour garder les gens en bonne santé, il fallait réparer les dégâts. En restaurant la structure cellulaire et moléculaire comme cela se produit chez les jeunes adultes.

Comment procède-t-on pour y arriver ?

De plusieurs manières différentes, car le corps est une machine très compliquée. Il accumule des dégâts différents, et chaque dommage nécessite une stratégie de réparation différente. Pareil pour une voiture, un produit particulier retire la rouille, un autre nettoie l’huile… Dans notre cas, les technologies dont on aura besoin incluront des thérapies géniques, l’immunothérapie, peut-être trouverons-nous des médicaments, mais ils joueront un rôle mineur.

Quelles sont les principales avancées sur ce terrain ?

Il y a eu des grosses avancées ces dernières années. Le tournant, c’est l’arrivée de Crispr-Cas9 [une technique révolutionnaire qui permet, avec une grande précision, d’enlever des parties indésirables du génome pour les remplacer par de nouveaux morceaux d’ADN]. Cela va nous permettre de faire beaucoup de choses plus facilement et moins cher. Mais la plupart des avancées n’ont pas encore eu une grosse publicité parce qu’elles sont, pour l’instant, à un stade précoce.

Lutter contre le vieillissement et lutter contre la mort, est-ce la même chose ?

Ce n’est pas du tout la même chose. C’est important de ne pas faire de confusion. Bien sûr, je ne veux pas que les gens meurent, mais je travaille pour éviter qu’ils ne tombent malades. Je veux garder les gens en bonne santé. La plupart des gens meurent à cause d’une maladie, donc nous nous attendons à ce qu’ils vivent plus longtemps. Mais nous serons toujours écrasés par des camions, nous attraperons toujours des maladies infectieuses. C’est important de garder cette idée en tête car les gens s’inquiètent à propos de l’immortalité. Que feraient-ils de tout ce temps ? La mort donne-t-elle du sens à la vie ? Ils n’abordent pas la question de la maladie de la même manière. Ils ne veulent pas tomber malades, et ils ne veulent pas que leurs proches tombent malades.

Dans vingt ans, combien de temps les hommes pourront-ils vivre ?

Il faut faire attention à cette question. Aujourd’hui, la personne la plus vieille est âgée de 112 ans. Nous savons que dans vingt ans, personne n’aura vécu plus longtemps que 132 ans. La vraie question est : « Dans vingt ans, combien de temps les gens qui sont en vie pourront espérer vivre ? » Cela dépend de la rapidité avec laquelle nous mettons en œuvre ces technologies. Il y a au moins 50 % de chances que dans vingt ans nous atteignons le point que j’ai appelé « longevity escape velocity » [le moment où, pour chaque année de vie, la science est capable d’allonger la vie de plus d’une année]. Il y aura encore des choses dans le corps que nous ne saurons pas réparer, mais nous aurons trouvé des solutions pour réparer la plupart des dommages. Cela nous permettra de gagner du temps. Dans vingt ans, il est possible -pas certain, mais possible- que nous puissions vivre des centaines ou des milliers d’années. C’est impossible de mettre un chiffre parce que cela dépend aussi des autres causes de mortalité.

Ne croyez-vous pas que seuls les riches auront accès à ces technologies ?

C’est amusant. De nombreuses personnes me posent cette question et, en même temps, m’interrogent sur le problème de surpopulation. Vous ne pouvez pas avoir les deux. Par définition, il n’y a pas beaucoup de riches, donc ils n’auront pas énormément d’enfants. Vous ne pouvez pas avoir une surpopulation et des inégalités en même temps. La vraie réponse : la médecine d’aujourd’hui ne permet pas de savoir ce qu’il se passera parce qu’aujourd’hui, la médecine pour les plus vieux ne marche pas. Elle garde les gens un peu moins malades plus longtemps. Ces thérapies coûtent très cher et les gens n’en veulent pas vraiment car ils savent que leur qualité de vie ne s’améliore pas vraiment. Vous ne gagnez pas une élection en disant : augmentons les taxes pour garder les gens en vie dans un sale état. La différence c’est que ces thérapies marcheront. Et cela veut dire deux choses : les gens voudront ces thérapies et elles s’autofinanceront.

Comment ?

Elles permettront aux plus vieux de rester en vie et de contribuer économiquement à la société. Cela ne veut pas dire que l’âge d’entrée à la retraite augmentera beaucoup car il faut se rappeler que la société va se transformer avec l’avènement de l’automatisation qui va détruire de nombreux métiers. Il ne s’agit pas de la retraite mais des économies liées à la santé. Les personnes mûres seront plus productives car elles ne perdront plus de temps à s’occuper de leurs parents malades.

Comment nos relations vont-elles changer avec ces thérapies ?

C’est difficile à imaginer la société dans 20 ans. C’est comme si, il y a 30 ans, on avait été capables de dire comment Internet allait changer les choses. C’est inimaginable, mais c’est amusant d’essayer. La société sera certainement plus juste, plus égalitaire. Les gens pourront suivre leurs petits enfants sur la piste de danse, ils pourront faire les mêmes activités.

Que répondez-vous aux gens qui ne croient pas à ce futur ?

La plupart de ces gens ne connaissent pas la science. Ils n’en savent pas assez. Mon travail est de développer ces technologies.

Quel est votre conseil, aujourd’hui, aux gens qui veulent vivre plus longtemps ?

C’est très simple : donner de l’argent pour que ces thérapies soient développées plus rapidement. Nous savons ce que nous devons faire, le plan de recherche est solide, nous avons les intelligences. Il faut les ressources.

Et en ce qui concerne la vie de tous les jours ?

Aujourd’hui, si vous ne faites rien de stupide comme fumer ou prendre trop de poids, si vous suivez les conseils de votre mère, il n’y a pas grand-chose de plus que vous pouvez faire pour allonger votre espérance de vie.

 

20 secondes de contexte

En 2005, le chirurgien Sherwin Nuland a émis de nombreuses réserves dans un article du MIT Technology Review, critiquant notamment le fait que Aubrey de Grey « n’a jamais mis les pieds dans un laboratoire pour faire une expérience en biologie humaine ».