VIDEO. Luz: «Je suis un plan Vigipirate à moi tout seul», estime l'ancien dessinateur de «Charlie Hebdo»

INTERVIEW Luz explique à « 20 Minutes » pourquoi il ne se rendra « probablement pas » au prochain festival de la BD d’Angoulême, où son dernier album est sélectionné et pourrait décrocher un prix…

Olivier Mimran

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La couverture d'Indélébiles et un portrait de Luz, son auteur
La couverture d'Indélébiles et un portrait de Luz, son auteur — Couv © Luz & Futuropolis 2018 / Photo © J.-L. Bertini & Futuropolis
  • Ancien dessinateur de « Charlie Hebdo », Luz vit sous protection policière depuis qu’il a dessiné le prophète Mahomet en couverture de « Charlie Hebdo ».
  • « Indélébiles », son dernier album est sélectionné à Angoulême et pourrait décrocher un prix.
  • Pour autant, Luz imagine mal se rendre au festival, ou alors « déguisé en Gaston Lagaffe », plaisante-t-il…

Viendra, viendra pas ? Déjà en janvier dernier, à la veille de la dernière édition du plus grand festival de bande dessinée mondial, Luz déclarait à nos confrères de L’Obs qu’il renonçait à se rendre sur les bords de la Charente. Le dessinateur ne se voyait pas déambuler sous les « bulles » encadré par « une nuée de flics ».

Depuis, voici qu’Indélébiles (son dernier album, sorti le 2 novembre 2018) figure parmi les 45 prétendants au Fauve d’Or, la plus prestigieuse récompense décernée par le festival d’Angoulême dont la 46e édition se tiendra du 24 au 27 janvier 2019.

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Le fait que votre album soit en sélection officielle vous fait-il hésiter à vous rendre au prochain festival ?

Luz : Disons que ça me procure une envie plus forte d’y aller. Mais ça ne change rien au fait que les conditions particulières dans lesquelles je vis et j’exerce restent les mêmes. Et ça ne risque pas de s’améliorer puisque les événements récents survenus à Strasbourg ont rehaussé le niveau de vigilance des services, dont ceux qui assurent ma protection. En fait, ma situation est étroitement liée à celle du pays : quand c’est le calme plat - ce qui est rarissime, en vérité -, on me permet quelques « sorties », les flics qui m’entourent sont toujours là mais un peu plus détendus, légèrement moins vigilants ; mais plus la situation nationale est tendue et plus ma situation personnelle devient… compliquée. Je suis un plan Vigipirate à moi tout seul ! (rires)

Donc, vous resterez chez vous ?

C’est la tendance, oui. Enfin, qui sait, si mon album recevait un Fauve, peut-être viendrais-je le recevoir en sautant d’un hélicoptère en parachute, comme Bigeard sur Dien Bien Phu (rires). Sérieusement, s’il y avait la possibilité d’une surprise de ce genre qui soit facile à organiser - sans le parachutage, hein -, alors évidemment que j’irais à Angoulême ! Mais ça me semble très compromis pour cette année encore…

Pensez-vous que la protection dont vous faites l’objet durera encore longtemps ?

Justement, j’ai récemment demandé à un officier très sympa - parce que se fréquenter tous les jours crée évidemment des liens - s’il pensait qu’il y en avait encore pour deux ou trois ans. Il m’a répondu : « Mmm, je ne sais pas, je dirais plutôt encore une bonne dizaine d’années » (rires). Donc en fait, personne n’en a vraiment d’idée précise. Ça dépend de tellement d’éléments extérieurs…

Angoulême, c’est l’occasion pour des auteurs exerçant seuls de se retrouver. Cet aspect ne vous manque pas ?

Si, bien sûr ! Ne dessinant plus pour des journaux, je ne participe plus à ces joyeuses réunions de rédaction que j’ai connues jadis et que je raconte, entre autres choses, dans Indélébiles. Alors c’est clair que ne pas aller à Angoulême est un véritable crève-cœur : pour tout auteur de BD, mais encore plus pour moi qui, par la force des choses, vis et travaille en reclus depuis plusieurs années. Finalement, le plus dur à accepter, c’est qu’on ne peut plus aller boire des coups avec les collègues en marge des séances de dédicaces (rires). J’aimerais tellement le faire avec des gens que j’aime, comme Catherine (Meurisse), Blutch, Jean-Christophe Menu et quelques autres…

Pareil pour les rencontres avec vos lecteurs ?

Pour être honnête, je souffre davantage de ne pouvoir rencontrer mes lecteurs tout au long de l’année, dans de plus modestes manifestations, qu’au festival d’Angoulême où, finalement, les rencontres sont hyperbrèves du fait de l’énorme fréquentation. Et puis ils ne me « verraient » pas vraiment, ils ne percevraient que le « boulet » que je me traîne. Parce que même si je suis un type plutôt normal, que j’ai toujours la même gueule, je me présente avec un stigmate - incarné par les flics qui m’entourent. Donc avant d’arriver à une discussion normale, il faut dépasser le cap du « Ah mon pauv' vieux », « Alors, qu’est-ce que tu deviens après tout ça ? »

Qui vous représentera si votre album est toutefois récompensé ?

Mon éditeur. Mais rassurez-vous : je suis dessinateur de BD, de reportage, de presse, de fanzines, donc il y a forcément une chaise, un bar d’Angoulême que j’ai utilisée ou fréquenté jadis. Et comme des gens vont déjeuner sur cette chaise ou boire un verre dans ce bar, je serai quand même un peu présent à Angoulême, même si ça n’est pas physiquement… À moins que je ne vienne déguisé en Gaston Lagaffe ? Mais tout le monde me prendrait à partie à cause de la médiocrité de sa récente adaptation cinématographique (rires).

L’écrivain Salman Rushdie, sur lequel court une fatwa depuis 1989, a déclaré dernièrement qu’il renonçait à vivre caché. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Je l’ignorais. Mais ça me fait plaisir pour lui ; du coup, j’adorerais le croiser dans une boulangerie française new-yorkaise (parce que je crois qu’il vit à New York, non ?) pour lui offrir un café et un croissant et qu’on discute de la beauté de la vie et de l’amour. Enfin, il faudrait déjà que les flics autour de moi me laissent prendre l’avion (rires).

« Indélébiles », de Luz - éditions Futuropolis - 24 euros