Fin du porno sur Tumblr: «C'est un recul pour Internet»

INTERVIEW Stephen des Aulnois, créateur du site « Le Tag Parfait », évoque pour « 20 Minutes » les causes et conséquences de la suppression des contenus « adultes » sur Tumblr…

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Illustration fin du porno sur Tumblr.
Illustration fin du porno sur Tumblr. — LIONEL BONAVENTURE / AFP
  • Lundi, Tumblr a annoncé qu'il bannirait dès le 17 décembre les contenus pornographiques de ses pages.
  • Selon Stephen des Aulnois, rédacteur en chef du Tag Parfait, ce sont des questions d'ordre économique qui ont motivé cette décision et non moral. 

Tumblr fait la chasse au porno. La plateforme de microblogging créée en 2007 a annoncé lundi qu’elle bannirait de ses pages, dès le 17 décembre, les contenus « adultes ». « Laissez les gens poster du porno, c’est dans 9 cas sur 10 la raison pour laquelle ils se rendent sur ce site », avance une pétition qui a rassemblé quelque 334.000 signatures en deux jours. Stephen des Aulnois, créateur et rédacteur en chef du Tag Parfait, site spécialisé dans la culture porno explique à 20 Minutes les enjeux et les potentielles conséquences de la décision radicale de Tumblr.

Cette annonce de Tumblr est-elle surprenante ?

Pas tellement. Cela suit une évolution en cours depuis le rachat par Yahoo [en 2013]. Au tout début, Tumblr permettait pas mal de choses. David Karp, son créateur, assurait qu’il n’était pas question de toucher aux contenus « adultes », voir clairement pornos. Petit à petit, ils ont cependant commencé à mettre le porno sous le tapis, avec des filtres plus sévères. On ne pouvait pas accéder à certains Tumblr pornos sans être connecté, par exemple. Ce n’est pas une surprise non plus car, même si Tumblr est encore très actif, il est en lent déclin. Ce qui est plus étonnant, c’est la manière dont ça s’est fait. Apple a retiré il y a un mois l’application Tumblr de son store pour des questions de contenus pédopornographiques a priori disponibles sur Tumblr. Plutôt que de chercher une solution plutôt simple à mettre en place pour empêcher la publication de ces contenus, ils ont décidé de tout enlever.

Beaucoup d’internautes disent qu’ils trouvaient sur Tumblr des contenus pornographiques avec des modèles hors de canons de beauté ou liés à des fétichismes particuliers… C’était un espace de liberté ?

Tumblr est un service qui permet de créer des blogs très simples avec un système de partage. Les utilisateurs peuvent reposter ce que d’autres ont déjà posté. Comme il y avait une certaine liberté, il y avait pas mal de contenus « adultes », qui vont de l’érotisme à des choses très hardcore. Et cette liberté donnait une certaine créativité. On voyait un peu la sensibilité d’une personne à travers ce qu’elle diffusait. Les gens créaient aussi des contenus spécifiques pour Tumblr sous formes d’images, de gifs, et un peu de vidéos. Il y avait une profusion d’idées. Une sous-culture s’est développée à travers cette plateforme.

Plusieurs artistes pour qui Tumblr représentait une vitrine de leur travail sont inquiets. Ils ont raison de se faire du souci ?

Ce qui est inquiétant, c’est la manière de définir ce qui est du contenu adulte, de manière très stricte, comme Facebook le fait, c’est-à-dire que cela commence à partir des tétons des femmes - mais pas ceux des hommes. A partir de là, ça touche potentiellement l’art, la photo, énormément de choses qui n’ont pas forcément de visée pornographique ou masturbatoire. C’est quand même un recul. On recule sur Internet, de plus en plus, pour des raisons purement économiques, car ce ne sont même pas des questions morales qui motivent la décision de Tumblr. Apple étant très strict, Tumblr a fait des concessions sur les libertés parce qu’il a besoin de continuer à se développer et d’être disponible sur l’Apple Store.

Dans un de vos articles, vous écrivez redouter un « Internet polarisé » avec « une culture aseptisée ». Un Internet moins libre, donc ?

Moins libre, oui. Ce qui est intéressant dans la culture qui émergeait de Tumblr, c’était la mixité des contenus. La plateforme est mainstream, accessible à tous, mais du contenu différent pouvait émerger. Sur Facebook, on ne peut pas avoir cette mixité-là, sauf peut-être dans des groupes privés. Je ne pense pas que ce soit sain de créer une zone totalement pornographique d’un côté et une autre sans référence à du contenu dit adulte de l’autre. Je pense que c’est important qu’il y ait un minimum de ponts entre les deux. S’il n’y a pas de ponts, cela veut dire que ce n’est plus une question économique mais une vraie question de morale, que ce contenu n’a pas le droit d’exister. On doit parler de la protection des mineurs, le problème, c’est que là, on contraint les adultes.

Pour celles et ceux qui avaient l’habitude de trouver leurs contenus adultes sur Tumblr, quelles sont les alternatives ?

La voie principale, c’est Twitter, qui a un peu resserré la vis l’année dernière. Par exemple, le compte du Bon Fap, qui est un de nos sites, n’est pas accessible si on n’est pas inscrit à Twitter. Il y a aussi Reddit, mais là, on est sur quelque chose de différent car on poste pour la communauté, pas pour les gens qui nous suivent. C’est plus un forum qu’un réseau social. D’autres choses émergent comme Slack ou Discord. Comme ce sont des zones privées, qu’il faut souvent une invitation pour les rejoindre, on peut retrouver cette culture un peu alternative.