Jean-Luc Martinez: «Les nouveaux publics interrogent l’universalité du Louvre, le public chinois y cherche de l’art chinois»

INTERVIEW Le président du musée du Louvre se félicite du record de fréquentation du musée, qui dépassera dix millions de visiteurs en 2018, et se pose la question de comment mieux les accueillir…

Benjamin Chapon

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La salle des Etats 
du musée du Louvre abrite notamment la Joconde
La salle des Etats du musée du Louvre abrite notamment la Joconde — Musée du Louvre / Didier Plowy
  • En 2018, le musée du Louvre va battre un record historique et aura accueilli plus de dix millions de visiteurs.
  • Jean-Luc Martinez, président du Louvre, estime que ce succès oblige le musée à améliorer sa façon d’accueillir les visiteurs.
  • Une des solutions est de lisser dans le temps la venue des visiteurs, notamment en créant une nocturne gratuite un samedi par mois.

Un an après  l’ouverture du Louvre Abu Dhabi, le Louvre Paris s’apprête de son côté à fêter, en 2019, les 30 ans de la pyramide de Ieo Ming Pei, et donc les 30 ans de la fin des travaux de Grand Louvre.

Pour lancer cette année anniversaire, Jean-Luc Martinez, président du Louvre, pourra se targuer d’un record historique. Pour la première fois, le Louvre aura attiré, en 2018, plus de dix millions de visiteurs. Aucun musée au monde n’avait jamais réussi cet exploit. Un succès qui engage le plus grand musée du monde, bien décidé à se réinventer encore et encore. 20 Minutes a demandé à Jean-Luc Martinez comment il comptait améliorer l’accueil de ces millions de visiteurs.

Jean-Luc Martinez, président-directeur du musée du Louvre
Jean-Luc Martinez, président-directeur du musée du Louvre - Musée du Louvre / Florence Brochoire

Quels enseignements tirez-vous de la première année d’ouverture du Louvre Abu Dhabi, qui a été un succès en nombre de visiteurs ?

Il y a de nombreux enseignements. Là-bas, le Louvre rencontre des publics qu’on ne rencontre pas à Paris. Parmi les visiteurs, un peu supérieur au million, il y a 40 % de gens qui résident aux Emirats et 60 % de touristes. Ce public est fait de personnes du sous-continent indien. Il existe une classe moyenne, qui voyage ou travaille aux Emirats, venue du Pakistan, de l’Inde, du Bangladesh, du Sri Lanka… Au Louvre Paris, ils ne sont même pas dans les 20 premières nationalités. Ce public n’est pas encore à Paris. Ainsi Abu Dhabi prépare le futur de Paris et de l’Europe. On apprend à connaître ces publics.

Le public chinois cherche de l’art chinois au Louvre… En termes de programmation, d’expositions, il faut y penser. »

Et le Louvre devra s’adapter à ces nouveaux publics ?

Bien sûr. Le Louvre Abu Dhabi, qui couvre toutes les cultures et toutes les périodes de la préhistoire à l’art contemporain, est beaucoup plus universel que Paris. L’art asiatique n’est pas présent par exemple, or le deuxième public représenté au Louvre est le public chinois devant le Brésil et la Corée notamment. Ce public-là interroge l’universalité du musée. Le public chinois cherche de l’art chinois au Louvre… En termes de programmation, d’expositions, il faut y penser.

Vous allez battre, en 2018, le record absolu de fréquentation du musée, avec dix millions de visiteurs. Et vous comptez en attirer encore davantage ?

C’est inévitable. Par exemple, le gouvernement français a délivré l’année dernière un million de visas à des visiteurs venus de la République Populaire de Chine. Il y a, sur la même période, 800.000 visiteurs chinois qui sont venus au Louvre. Ça veut dire que, vraisemblablement, le jour où la France délivrera deux millions de visas, on aura 800.000 visiteurs de plus, rien qu’avec le public chinois.

La fréquentation avait chuté après les attentats de 2015. Vous attendiez-vous à retrouver une telle fréquentation dès 2018 ?

C’est allé plus vite que prévu. Après les attentats de 2015, nous avions perdu un tiers de notre fréquentation. Mais en 2001 déjà, après les attentats du World Trade Center, le Louvre avait perdu près de 40 % de ses visiteurs. Nous avions donc une expérience en la matière.

La queue, c’est le principal obstacle avancé, par les franciliens notamment. »

Quelles sont les raisons d’un tel succès ?

Plus que les raisons, nous devons analyser la manière de mieux accueillir ces visiteurs. C’est ça l’enjeu, au-delà des records. Cette année, nous avons inauguré un nouvel accueil des groupes, une nouvelle bagagerie, tout ça, ça marche. Ces travaux d’accueil ont permis d’éviter la saturation. On a prouvé notre capacité d’accueil pour dix millions de visiteurs.

Avant 2015, de nombreux visiteurs se plaignaient des files d’attente interminables pour rentrer dans le musée…

On en vient à bout grâce à la vente de billets en ligne. En réservant un créneau sur le site, on a la garantie de rentrer au Louvre en moins de 30 minutes. La queue, c’est le principal obstacle avancé, par les franciliens notamment. Nous allons accentuer le principe de réservation de créneaux de visite en ligne. Pour l’instant, elle est suggérée. Je pense que dans les années à venir, elle sera obligatoire.

Une fois à l’intérieur, il y a aussi souvent des embouteillages…

Les visiteurs restent en moyenne 2h40 au Louvre. On a donc beaucoup de visiteurs qui restent longtemps. Notre effort consiste à lisser les visites. Par exemple, il n’y a plus de haute et de basse saison au Louvre grâce à l’origine très variée de nos visiteurs. Le public chinois a notamment rejoint les publics européens de l’hiver. Et la période de l’été s’est étendue de mai à octobre. Nous sommes un musée qui est très ouvert, de 9 heures à 18 heures, avec deux nocturnes les mercredis et vendredis. Les deux nocturnes ensemble, c’est 10 % des visiteurs du musée, ce n’est pas rien… Et à partir de janvier 2019, nous expérimentons une nocturne du samedi, une fois par mois, gratuitement à partir de 18 heures, jusqu’à 22 heures. Ce qui change vraiment, ce n’est pas que ce soit gratuit mais l’accompagnement des visiteurs à la découverte des œuvres, avec des médiateurs dans les salles. On compte sur cette nouvelle offre pour accueillir les gens pour lesquels il y a encore des barrières pour venir au Louvre. Les gens qui travaillent autour de Paris par exemple ont du mal à venir. Il y a près de 60 % des Français qui ne vont pas au musée. C’est un défi permanent.

75 % de nos visiteurs sont étrangers, et viennent de plus en plus loin. »

L’ouverture d’une nocturne mensuelle le samedi s’accompagne de la fin des six dimanches gratuits. Pourquoi ?

Nous prônons une utilisation intelligente de la gratuité, pour attirer les gens éloignés de la culture. Les dimanches gratuits n’attiraient plus ces publics, effrayés précisément par les longues files d’attente générées par les groupes de touristes qui avaient flairé l’effet d’aubaine. Je n’ai rien contre les groupes de touristes mais cette situation n’était plus souhaitable.

La gratuité vise-t-elle l’augmentation des primo visiteurs ?

Oui, c’est un des leviers. Le Louvre en accueille déjà beaucoup. 75 % de nos visiteurs sont étrangers, et viennent de plus en plus loin. Parmi eux, il y a de nombreuses personnes qui viennent au Louvre pour la première fois. Nous avons aussi un public scolaire qui se redéveloppe de façon considérable, et 50 % de visiteurs de moins de 30 ans. On est un musée atypique. La part de primo visiteurs est majoritaire. L’offre culturelle est donc dirigée d’abord pour ce visiteur qui n’a pas les codes du musée, ne connaît pas son architecture… On a presque terminé un gros chantier de refonte de la signalétique avec des cartels trilingues par exemple. On a aussi renuméroté toutes les salles pour simplifier la circulation. Maintenant il n’y a qu’une seule salle 1…

Depuis 30 ans, la pyramide est le symbole de l’accueil du Louvre. Allez-vous fêter cet anniversaire ?

Bien sûr. Le projet du Grand Louvre a été la transformation la plus extraordinaire qu’ait connue le palais. Intégrer l’audace de l’architecture contemporaine est une des clés de réussite du Louvre. Cette entrée permet de voir tout le musée. C’est une belle utopie, le Louvre pour tous… En 2019, il y aura donc une programmation dédiée, la plus populaire possible, avec des manifestations autour et sous la pyramide. L’année se terminera avec la grande exposition Leonard de Vinci, à cheval entre 2019 et 2020. Cet artiste étranger, accueilli par un roi de France, est un formidable symbole de ce qu’est l’histoire du Louvre. Le Louvre détient un tiers des tableaux de Vinci parce que Leonard les a amenés lui-même en France.