«C’est un vrai luxe d’avoir pu ouvrir la porte d’un territoire vierge»: Jean-Michel Jarre nous parle du GRM, le berceau de l’électro

Interview Jean-Michel Jarre se confie sur son nouvel album «Equinoxe Infinity» et sur l’école où il s’est fait ses armes musicales, le GRM, entre 1968 et 1971…

Propos recueillis par Thomas Weill

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Jean-Michel Jarre, lors du festival de musique américain Coachella, en avril 2018.
Jean-Michel Jarre, lors du festival de musique américain Coachella, en avril 2018. — A.Harris/AP/Sipa
  • Jean-Michel Jarre vient de sortir un nouvel album «Equinoxe Infinity», 40 ans après son premier opus «Equinoxe».
  • Le musicien électro est président d’honneur du Groupe de recherche musicale de l’Institut national de l’audiovisuel (INA GRM).
  • Jean-Michel Jarre est également directeur artistique de la première édition du festival Inasound qui se tient à Paris les 8 et 9 décembre 2018.

C’est l’année de ses 70 ans. Celle de la sortie de son album Equinoxe infinity, le 16 novembre, 40 ans jour pour jour après le premier opus, intitulé Equinoxe. Celle aussi où il est devenu président d’honneur du Groupe de recherche musicale de l’Institut national de l’audiovisuel (INA GRM), qui cherche à faire avancer la musique électro acoustique à force d’innovations, de recherches et d’avancées techniques. Cette année, Jean-Michel Jarre est également parrain de la première édition du festival Inasound (les 8 et 9 décembre) au Palais Brongniart à Paris, dont 20 minutes est partenaire. 2018, c’est l’occasion pour lui de revenir sur ces différents aspects de sa carrière.

Vous êtes revenu cette année à l’INA GRM, où vous avez été formé à la musique sous la tutelle de Pierre Schaeffer, son créateur et votre mentor. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Avoir été élu président d’honneur du GRM me touche beaucoup. Son fondateur, Pierre Schaeffer, est celui qui a tout inventé dans la musique acoustique électronique. Le premier qui a dit que la musique était faite de sons, et pas de notes basés sur le solfège. C’est mon mentor et le grand-père de tous les DJ. Ça a été pour moi une formation extraordinaire [entre 1968 et 1971], grâce à laquelle j’ai pu être au départ d’un mouvement. Peu de gens faisaient ça, c’est un vrai luxe d’avoir pu ouvrir la porte d’un territoire vierge.

Quelles sont les valeurs du GRM ?

C’est un mélange d’état d’esprit frondeur, surréaliste, innovant, et en même temps, le groupe est tourné sur la recherche sonore expérimentale, avec des applications en dehors. Le GRM doit garder sa légitimité, son ADN, et en même temps s’ouvrir pleinement au XXIe siècle. C’est de là que tout est parti. Il est temps de se réapproprier cette légitimité, nationalement et internationalement. J’ai beaucoup poussé pour que l’INA ouvre ses portes, et c’est un peu l’idée de l’Inasound, qui souhaite faire ce pont tellement familier à scène électro, entre l’image et la musique.

Qu’est-ce qu’on retrouve du GRM dans la musique d’aujourd’hui ?

Le GRM avant tout, c’est la musique électroacoustique. Le fait de sortir dans la rue avec un micro et d’enregistrer les sons de la nature, de la ville et d’en faire de la musique. Ça a donné toute l’école de sampling, d’échantillonnage qu’on retrouve dans le hip-hop, le rap et l’électro de manière générale. Sur le plan visuel aussi. On le voit sur Instagram, sur Internet, à la manière dont on s’exprime : on pique une image et on la recycle. Ça, c’est le GRM, et Pierre Schaeffer avant. Il a tout inventé !

Toutes ces influences on les retrouve dans votre travail ? Dans « Equinoxe Infinity » ?

Pour la première fois, je suis parti du visuel de la pochette du premier Equinoxe, faite par Michel Granger, avec ces créatures qui vous observent. J’ai imaginé un scénario qui veut que ces créatures pourraient à la fois symboliser l’évolution des technologies, les machines qui nous regardent et apprennent de nous, et en même temps sont des lanceurs d’alerte par rapport aux technologies et à l’environnement. J’ai construit cette bande-son avec des sons naturels, comme pour le précédent opus, des sons électroniques des premiers instruments analogiques avec lesquels j’ai commencé, ainsi que les sons qu’on peut créer avec les logiciels et la technique numérique d’aujourd’hui.

Vous revenez au GRM, vous sortez la suite d’un CD 40 ans après. Votre carrière est-elle cyclique ?

Quelles que soient la technologie et son évolution, un artiste vous dit toujours la même chose. Vous déclinez toujours la même chose qui est votre univers et votre style. On n’échappe pas à son style. Je n’avais aucune idée que je serais un jour président de l’école où j’ai commencé. D’une certaine manière, la boucle est bouclée sur le plan personnel, mais ce n’est pas comme ça que je l’ai vécu.