Salon du livre de Montreuil: Nicolas de Crécy invente un fantôme du passé pour alerter sur le présent

JEUNESSE Prix vendredi du roman ado, « Les Amours d’un fantôme en temps de guerre » est l'un des livres les plus forts de l'édition jeunesse en 2018. Son auteur, Nicolas de Crécy, le présente au salon de Montreuil…

Caroline Delabroy

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Nicolas de Crécy signe son premier roman jeunesse.
Nicolas de Crécy signe son premier roman jeunesse. — Louis Vuitton 2017 © Sam Ssefa
  • PA travers la destinée d’un jeune fantôme au cours d’un siècle guerrier, Nicolas de Crécy alerte sur la tentation des replis nationalistes dans nos sociétés contemporaines.
  • Avec son premier livre jeunesse, le dessinateur a remporté le Prix Vendredi du roman ado. Il était aussi nommé pour les Pépites, remises mercredi au salon de Montreuil.

Le bandeau rouge ne passe pas inaperçu dans les allées du salon du livre de Montreuil. Avec son premier roman jeunesse, Les Amours d’un fantôme en temps de guerre, le dessinateur Nicolas de Crécy a remporté le prix Vendredi du roman ado. Egalement nommé pour les Pépites, il a touché juste avec ce roman atypique dans sa forme - à la manière des illustrés d’antan - et d’une grande actualité : l’auteur n’y prédit rien moins que le retour des populismes. Pourtant, au départ, l’histoire est d’abord celle de l’éveil sentimental d’un fantôme.

Le croquis de ce petit personnage drapé de blanc trotte depuis un moment sur la table à dessin de Nicolas de Crécy. L’auteur de BD a envie de travailler cette fois le rapport entre texte et image dans un récit long, moins éclaté que dans un album. « A travers le fantôme, je pouvais raconter des choses intéressantes », se dit-il, projetant son riche imaginaire sur cette toile blanche. Il commence les illustrations, l’aventure amoureuse, et puis l’auteur est rattrapé par l’actualité.

« Il faut être vigilant, et de plus en plus »

« Il y a eu les primaires Trump, le Brexit, un nationalisme qui monte partout, et malheureusement cela n’a fait que se confirmer depuis, se désole Nicolas de Crécy. Il me semblait important de parler de cela. La jeune génération est née dans une démocratie qui leur semble évidente. Je rappelle que c’est quelque chose de fragile et qu’il faut être vigilant, et de plus en plus. » La guerre s’est imposée dans le récit mais plus particulièrement - et c’est là où le roman est percutant - les mécanismes et l’articulation d’un pouvoir dictatorial, la manière dont il se met en place, notamment par l’art. « Plus ce tableau est grossier, plus il nous sera utile », lance ainsi dans le roman un Fantôme Acide, qui prépare une grande exposition au « ministère de la Propagande culturelle pour montrer au peuple comment s’exprime la décadence ».

Un jeune fantôme de 89 ans

La toile de fond de ces Amours d’un fantôme en temps de guerre est bien la seconde guerre mondiale. « Tous les gens qui ont vécu cette période seront bientôt nos fantômes », dit le petit-fils de déporté, qui par ce livre rend aussi hommage à une histoire familiale. Mais le talent de Nicolas de Crécy est d’imaginer un « jeune fantôme de 89 ans ». Autrement dit de mêler dans un même personnage la naïveté de l’ enfance et la mémoire d’un siècle guerrier. Les images, comme autant de tableaux, sont fortes, et d’une beauté picturale. On est ému avec ce bébé fantôme. On a peur, on perd ses illusions avec lui. On espère aussi. Et on tombe amoureux, plusieurs fois.

L’histoire se lit comme une fable. Elle est à la fois à hauteur de l’enfant, qui découvre la guerre, la trahison, la résistance et les premiers émois sentimentaux. Mais aussi, pour un public plus adulte, elle entre en résonance avec les heures les plus terribles de la mémoire collective. Pour autant, Nicolas de Crécy suggère, distille par touches, plutôt qu’en aplats démonstratifs. Par exemple, la figure d’Anne Frank est présente dans le récit, mais jamais nommée. « C’est dans l’idée de ne pas être trop explicatif, trop didactique, explique l’auteur. M’intéressait le fait que le fantôme s’inspire d’elle pour écrire son histoire ». L’écrit comme témoignage pour passer aux générations futures : Nicolas de Crécy passe là un vrai cap.

Nicolas de Crécy est en dédicace au Salon ce vendredi 30 novembre à 19 heures sur le stand Albin Michel Jeunesse, et le même jour à 15h30 sur la scène BD pour une masterclass.

Les amours d’un fantôme en temps de guerre, de Nicolas de Crécy, Ed. Albin Michel Jeunesse, 216 p., 23,90 €. Dès 13 ans.