VIDEO. «Un cow-boy à Paris»: Jul commente trois extraits de son nouveau Lucky Luke

BD Jul a scénarisé une nouvelle aventure de Lucky Luke, « Un cow-boy à Paris », qui voit le héros de Morris quitter les États-Unis pour la première fois. L’auteur en commente, pour « 20 Minutes », trois séquences révélatrices du nouveau ton qu’il apporte à cette série culte…

Olivier Mimran

— 

Couverture d'Un cow-boy à Paris et portrait de Jul, son scénariste
Couverture d'Un cow-boy à Paris et portrait de Jul, son scénariste — © Jul, Achdé & Lucky Comics 2018 / photo © Cécile Gabriel
  • « 20 Minutes » vous propose un nouveau format pour traiter de bande dessinée : l’étude de cases, c’est-à-dire le commentaire de quelques cases de BD par leur auteur.
  • Jul, l’auteur des « Silex and the City », participe pour la deuxième fois à la série « Les aventures de Lucky Luke »
  • Dans « La Terre promise » en 2016, son Lucky Luke escortait une famille d’immigrants juifs à travers le Far-west. Dans « Un cow-boy à Paris », il escorte… la statue de la liberté !

Deux ans après avoir repris, avec brio, le destin du cow-boy le plus célèbre de la bande dessinée franco-belge, le scénariste Jul et son complice dessinateur Achdé remettent le couvert et signent le 80e album - toutes collections confondues - du héros créé par Morris en 1946. Décidé à bousculer, dans la limite du raisonnable et afin de la moderniser, les codes de la série, Jul se permet cette fois de faire quitter à Lucky Luke le territoire des États-Unis ! Morris s’y refusait pourtant de son vivant, mais cette fois, c’est pour une excellente cause, comme le révèle cette bande-annonce :

Résumé de l’album : Le sculpteur français Auguste Bartholdi fait une tournée spectaculaire aux États-Unis pour lever des fonds qui lui permettront d’achever la future Statue de la liberté. Mais plusieurs incidents visent la statue et même directement Bartholdi. Lucky Luke est missionné pour escorter le Français, et ce, jusqu’à Paris. C’est un choc culturel pour le cow-boy qui, non content de traverser l’Atlantique pour la première fois, découvre la splendeur de la ville lumière, et le mode de vie de ses autochtones, les Parisiens.

« Je n’aurais jamais fait voyager Lucky Luke sans cette raison impérieuse, et très solidement historiquement étayée, de la nécessité d’escorter la statue de la liberté jusqu’à New York, se justifie Jul (qui sait de quoi il parle puisqu’il est agrégé d’histoire). Mais que les gardiens du temple se rassurent : ce qui marchait très bien avec Astérix ou Tintin, à savoir découvrir d’autres pays ou continents au gré de leurs aventures, n’arrivera plus à Lucky Luke. Pas de mon fait, en tout cas. »

20 Minutes a demandé à Jul de nous dévoiler les grandes « orientations » de Lucky Luke à travers trois séquences particulièrement révélatrices de son nouvel album :

Un foisonnement de clins d’œil dans les dialogues

L’album est truffé de jeux de mots (comme dans l’image ci-dessus), de références historiques et d’autres, culturelles et contemporaines, dont on se demande si elles survivront à l’épreuve du temps… « Effectivement, l’album est plein de running-gags, de phrases à double sens mais il contient finalement peu de jeux de mots, comme " 50 nuances de grilles " [voir ci-dessous], des choses comme ça… Dans cette scène, précise Jul, ce sont plutôt des expressions à double fond. De toute façon, moi, ma règle, c’est de n’insérer aucun gag ou aucune référence qui puisse, à aucun moment, freiner la compréhension d’une scène. C’est-à-dire que les degrés de compréhension d’une référence que j’utilise sont des couches de sédimentation supplémentaires, mais quelqu’un qui n’en aurait jamais entendu parler peut toujours passer sur la case en souriant juste à ce qu’il perçoit comme un clin d’œil. »

« À propos de 50 nuances de grey, je suis sûr qu’on s’en souviendra autant dans vingt ans qu’on se souvient de Da Vinci code aujourd’hui ! Ce sont des produits planétaires qui marquent autant que n’importe quel bon mot de personnage illustre du 19e siècle. Il faut savoir que je réfléchis énormément aux libertés que je peux prendre, et à celles que je dois m’interdire, lorsque j’écris un Lucky Luke, qui est une série au long cours puisqu’elle a 70 ans. »

« Redonner de la chair à un héros de papier »

Exit l’imperturbable héros qui pète tellement la forme qu’il tire plus vite que son ombre. Dans Un cow-boy à Paris, Lucky Luke est parfois malade, agacé, fatigué… « Ce que je n’aime pas, dans Lucky Luke, c’est cette tentation qu’on a - comme avec tous les personnages un peu emblématiques - de les statufier avec des codes déjà établis auxquels on n’ose pas toucher. Moi, en tant que scénariste, j’avais envie de redonner de la chair à Lucky Luke et ça passait effectivement par ces caractéristiques finalement très humaines. Après tout, Lucky Luke a un corps, il est fait de chair et a des émotions. Du coup, il peut avoir le mal de mer, se mettre en colère et avoir envie de casser la figure de quelqu’un, bref, ne plus n’être qu’un cow-boy flegmatique et vertueux. »

« C’est hyperimportant pour moi, ajoute l’ex-diplômé de Normale Sup', parce que je pense qu’on ne fait plus, aujourd’hui, de héros uniquement irréprochables et qu’une des caractéristiques de la modernité en bande dessinée, c’est de montrer, comme Tarantino ou les frères Coen au cinéma, des personnages qui ont des corps, donc qui crachent, qui suent, qui ressemblent davantage à leurs lecteurs. Ceci dit, il reste dans Lucky Luke des fondamentaux, des sortes de règles à ne pas transgresser - il ne fume plus, il ne tue pas les gens - mais que je ne trouve personnellement ni contraignantes, ni gênantes. »

Un choc des cultures qui n’a pas lieu

Débarqué à Paris, alors surnommée la « ville lumière » car elle accueillait tout ce que l’Europe produisait de génie et de créativité, notre garçon vacher préféré apparaît parfois un peu naïf, limite inculte. « Je ne suis pas vraiment d’accord, s’insurge Jul : pour un type qui a passé sa vie à parcourir des plaines à cheval, j’ai trouvé que Lucky Luke était beaucoup plus sophistiqué que ce à quoi je m’attendais. Bien sûr, il a quand même une forme d’éducation et un sens des convenances puisqu’il a déjà rencontré des présidents et qu’il a porté un frac dans des albums précédents… Mais enfin, quand on est un cow-boy comme Lucky Luke, on ne lit pas Victor Hugo non plus. Donc le fait qu’il paraisse parfois un peu "barbare" quand il arpente les rues de Paris me semblait normal. »

« Je trouve quand même qu’il s’adapte quand même assez vite. Normal, on l’a déjà connu sensible à la culture : il a suivi les pièces de Sarah Bernhardt (dans Le Cavalier blanc), il lit les journaux. C’est un type curieux, une bonne nature qui ne demande qu’à apprendre. Ce cow-boy qui débarque dans l’une des villes les plus raffinées de l’époque me rappelle un peu Crocodile Dundee [film de 1986 dans lequel un aventurier du Bush australien découvrait la civilisation]. »

Révélations en filigranes

Comme La Terre promise, Un cow-boy à Paris respecte les codes de la série (humour, fond historique, etc.) tout en la modernisant. L’album suivant se conformera-t-il aux mêmes exigences ? Et quel sujet déploiera-t-il ? « J’ai plusieurs idées, confie Jul à 20 Minutes, dont deux qui tiennent la corde : la première aborderait frontalement la question de l’esclavage des noirs aux États-Unis ; mais c’est un sujet très sensible et qui demande énormément de boulot, donc je pense que je ne m’y attaquerai que plus tard. L’autre ? Je ne peux pas en parler, juste préciser que ce sera très ancré sur des réalités historiques mais en résonance directe avec des questions que l’on se pose aujourd’hui. Et sur le mouvement #metoo. Heu… Non, je plaisante ! ». Ah oui, vraiment ? « Ha ha ha. Heum… Bon, on en reparle dans deux ans ? »

 

Les aventures de Lucky Luke tome 8 « Un cow-boy à Paris », par Jul & Achdé (d’après l’univers de Morris) - éditions Lucky Comics, 10,95 euros.