Tim Dup: «Un prélude de Chopin m'émeut autant qu’une chanson de Franck Ocean»

INTERVIEW Ce vendredi, le premier album de Tim Dup, « Mélancolie heureuse », est réédité avec trois inédits et deux remix. L’occasion pour « 20 Minutes » de s’entretenir avec ce prometteur talent de 23 ans qui se démarque par son éclectisme musical et sa plume poétique…

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Le chanteur Tim Dup.
Le chanteur Tim Dup. — Hugo Pillard

Il a une belle figure, un bon style et une affection pour les figures de style. A 23 ans, Tim Dup – Timothée Duperray à l’état civil – a la « mélancolie heureuse » comme il le chante dans l’une de ses chansons. Deux mots a priori contradictoires – on appelle ça un oxymore – qui servent d’intitulé à son premier album, réédité ce vendredi avec cinq titres bonus.

L’occasion de (re) découvrir ce jeune auteur, compositeur et interprète capable d’exprimer avec poésie la banalité du quotidien ou les sentiments du plus diffus au plus tempétueux. Entretien avec un artiste aussi à l’aise au rythme d’une valse que dans des expérimentations plus électro.

Vous avez lancé votre carrière sans passer par un télécrochet, ce qui est de plus en plus rare pour un jeune artiste. Vous n’avez jamais pensé à tenter votre chance dans l’une de ces émissions ?

Non. Ce sont des émissions qui, quand ça marche bien, mettent en lumière les artistes presque artificiellement, où tout change du jour au lendemain avec de gros moyens et une forte médiatisation. Je suis content d’avoir pris le temps de travailler sur mon disque. Quand il est sorti, cela n’a pas explosé, mais le public a répondu présent. Ça s’est fait petit à petit. J’ai eu la chance de pouvoir parler de cet album dans les médias et de le défendre sur scène, avec une tournée commencée en janvier et avec laquelle je parcours la France.

Dans « Un peu de mélancolie heureuse » vous chantez : « Le bonheur ne se mesure pas qu’aux éclats de rire échangés »… Cette mélancolie, « à l’opposé de la détresse », que l’on retrouve dans la majorité de votre chanson reflète votre état d’esprit ?

Je pense que ça fait vraiment partie de mon ADN en tant que personne et en tant que musicien. Petit, j’étais toujours ému par les chansons tristes. Aujourd’hui, j’ai une playlist sur mon iPhone, que j’ai nommée « Gris » et qui regroupe les chansons les plus fabuleuses qui apportent de la mélancolie et en même temps énormément de lumière, de soleil, de joie. Ce sont des morceaux comme Close To Me​ [des Cure], des titres de Mac de Marco ou le dernier album solo de Damon Albarn, qui me fascine. Ces chansons me rendent heureux et triste en même temps. La mélancolie, ce n’est pas la tristesse mais la prise de conscience qu’on est vivants. Prendre conscience de l’éphémère rend tous les moments précieux et essentiels. C’est la conscience que tout est friable, à tous les niveaux, dans la vie, dans une carrière d’artiste. Je ne sais pas comment je vais évoluer. Le fait de se dire que rien n’est jamais acquis, ni facile, permet de douter et de faire davantage.

Votre musique fait le grand écart entre la tradition de la chanson francophone à texte et des sonorités très contemporaines. Il y a de quoi séduire toutes les générations. Cela se confirme dans la composition de votre public ?

Oui, c’est vraiment ce qui m’a rendu le plus heureux : les gens qui viennent me voir sont très différents. Parfois, il y a des parents qui amènent leurs enfants ou l’inverse, des jeunes qui ont parlé de moi à leurs aînés. Ils viennent ensemble, en famille, avec les parents, les grands-parents. C’est le plus grand bonheur de se dire qu’on ne parle pas qu’à un type de public et que de nombreuses personnes se retrouvent dans ce que je chante. C’est une fierté pour moi.

D’où vient l’éclectisme de votre musique ?

Mon éducation musicale a été variée. Cela marche par salves, il m’arrive d’écouter beaucoup certains types de musique, puis de passer à autre chose. Mes parents m’ont appris la curiosité. Mon père faisait des compilations avec des chansons, de la pop, du folk américain, du rock… Petit, j’écoutais donc aussi bien des chansons françaises que Bob Dylan, Cat Stevens ou les Cure. Je me suis fait moi-même une culture électro, l’apprentissage du piano m’a ouvert au jazz et j’ai découvert le hip-hop sur le tard. C’est une influence qui m’a marqué et j’ai eu envie d’en témoigner sur mon album qui est très hybride, qui laisse entrevoir que j’écoute plein de choses. Un prélude de Chopin peut autant m’émouvoir qu’une chanson de Franck Ocean. J’ai toujours essayé de rechercher les émotions dans tout ce que je fais. Peut-être que le prochain disque suivra davantage un fil rouge, un fil directeur. Mais c’est peut-être aussi le propre d’un premier album de concentrer une telle variété de choses.

La réédition de cet album est sous-titrée « Nouvelle impression ». Une manière de dire que vous vouliez le compléter ?

L’idée était de laisser quelques inédits et des remix pour les gens qui me suivent ou ceux qui vont me découvrir entre-temps. A la fin de ma tournée, j’ai envie de prendre le temps de voyager, de composer le deuxième album et je ne voulais pas quitter le public avec seulement 14 chansons avant de m’éclipser pour je ne sais combien de temps. Les inédits sont des morceaux assez différents des autres et font le pont entre ce que j’ai fait et ce que je veux faire. Nous sommes est une succession d’harmonies au vocodeur [un dispositif électronique modifiant la voix]. J’aime ce principe minimal et racé dans le son.

Mourir vieux (avec toi) est plus « chanson ». Sur mon album, il y a des textes fleuves avec des structures spéciales, j’aimais bien l’idée de faire un morceau à l’ancienne avec des sonorités modernes. Demain peut-être est différente dans la forme et dans les sons, je suis allé chercher des instruments du monde, comme le palm drum. C’est un morceau plus engagé, concerné. Je pense de plus en plus qu’il y a des choses dont il faut parler.

C’est-à-dire ?

Nous vivons dans un monde complexe, imprévisible et cela fait peur. Il y a une montée des violences et des extrémismes, au Brésil, en Europe. Nous avons de plus en plus une conscience écologique, cela a fait du bien de parler des violences faites aux femmes ou envers les personnes LGBT… Je n’ai pas envie de me poser en donneur de leçon. La première étape et peut-être d’évoquer ces sujets dans des chansons.

Dans plusieurs interviews, vous évoquez votre admiration pour le chanteur Gaël Faye, qui s’est essayé avec succès à la littérature (son roman Petit pays a reçu de nombreux prix, dont le Goncourt des lycéens). Au regard de vos qualités d’écriture, vous vous verriez signer un roman ?

Dans l’idée, oui. Mais j’avoue qu’aujourd’hui, je me sens incapable de me lancer dans un tel projet. Il faut avoir quelque chose de solide et passionnant à raconter. Une chanson, c’est confortable, on peut dire peu de choses en peu de temps (rire). J’aime créer et j’ai cette capacité. Au long d’une vie, ça me plairait de créer de différentes façons : écrire un bouquin si j’ai des choses à dire, réaliser un film, faire des photos…

Le 5 décembre, vous montez sur scène à Pleyel, une prestigieuse salle parisienne. Que représente ce concert pour vous ?

Je suis sorti du concert à la Cigale [à Paris, en mai] assez étonné. Les personnes avec qui je travaillais aussi. On était surpris de l’ambiance, de la ferveur et de l’attachement du public aux chansons dont il reprenait les paroles. C’était fabuleux, alors on s’est dit, pourquoi pas une salle comme Pleyel ? Ce sera la fin de la tournée, un moment spécial et émouvant, avec des copains et des personnes qui ont compté pour moi qui m’accompagneront sur scène. Un chouette instant de communion avec le public, mes amis, ma famille.

Un moment de mélancolie heureuse ?

Oui. Il faudra nuancer avec des moments plus émouvants et d’autres de grosse teuf. En concert, il se passe quelque chose de magique, le public danse. La scène, c’est formidable, on peut changer ses chansons, les intégrer dans le cadre d’un partage de l’instant avec le public.

 

« Espérer que demain, peut-être, les choses iront mieux »

Tim Dup a livré à 20 Minutes la note d’intention de sa chanson Demain, peut-être et de son clip mis en ligne ce vendredi (voir la vidéo ci-dessus) : « Quand on vit dans un certain confort, ce qui ne veut pas dire dans l’opulence, mais qu’on a un toit, un lit, des gens qui nous veulent du bien, qu’on a de quoi manger, sortir, boire des verres en terrasse, aller à des concerts, au cinéma… Comment concevoir le conflit, l’abandon, le déracinement, l’enfance volée par la guerre, l’absence ou la violence ? Cette chanson est née d’un sentiment d’impuissance. On se sent concerné, mais que faire, si ce n’est espérer que demain, peut-être, les choses iront mieux ? »