Sniper: «Dès qu’il y a des choses qui nous débectent on n’hésite pas à le dire»

INTERVIEW Après douze ans d’absence, Sniper se reforme et sort son nouvel album « Personnalité suspecte, vol.1 »…

Propos recueillis par Clio Weickert

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Tunisiano, Blacko et Aketo du groupe Sniper.
Tunisiano, Blacko et Aketo du groupe Sniper. — FIFOU

Sniper est de retour dans le game. Tunisiano, Aketo et Blacko remontent sur le ring et reforment le groupe de rap emblématique des années 2000. Douze ans après leur dernier projet musical à trois, ils présentent Personnalité suspecte, vol.1, sorti vendredi. Un nouvel album suivi d’une tournée dans toute la France, et notamment d’un Olympia en février 2019.

A cette occasion, les trois rappeurs ont parlé de leurs retrouvailles, de vocoder et de rap contestataire avec 20 Minutes.

Votre nouvel album s’appelle « Personnalité suspecte », un retour aux sources ?

Aketo : C’était le nom initial du groupe. C’était un nom un petit peu à rallonge, du coup on avait pris pour habitude d’abréger en PERSNI, on s’est rendu compte qu’en inversant ça faisait SNIPER et on est parti là-dessus. Cet album c’était une manière de boucler la boucle et en même temps une sorte de recommencement. Personnalité suspecte en plus, ça va bien avec ce qu’on défend, ce qu’on dit, et la musique que l’on fait. Ça coulait de source.

C’est un volume 1, ça veut donc dire qu’il y en aura au moins un deuxième ?

A : Oui forcément, après je ne sais pas quand, mais on a fait énormément de morceaux et on en a en stock…

Que s’est-il passé pendant toutes ces années d’absence ?

A : Il y a eu tous nos projets solos, on a aussi tous fondé nos familles, on est tous les trois devenus papas… Douze ans ça passe vite ! Mais on a continué à faire de la musique, on a aussi fait l’album à deux avec Tunisiano [A toute épreuve] en 2011 et on a fini par se retrouver.

Comment se sont faites les retrouvailles ?

A : Ce qui a permis les retrouvailles ce sont les naissances de nos enfants, on s’appelait et on s’envoyait des messages de félicitations… Mais le moment déclencheur c’est avec Blacko qui était en promo pour son projet solo, en 2015. Pour faire une surprise, il nous a invités pendant sa semaine Planète Rap sur Skyrock et on est venu interpréter Gravé dans la roche en live. Il n’y avait rien de prémédité. Les gens étaient apparemment contents de nous revoir tous les trois ensemble, ça nous a mis du baume au cœur. En 2016, pour les dix ans du dernier album [Trait pour trait], on a fait une date anniversaire à la Cigale qui s’est remplie en trois jours seulement. On a enchaîné avec une tournée.

Vous vous êtes séparés quelque temps et dans le titre « Ego », vous glissez que « l’ego a divisé votre groupe », c’est vrai ?

Aketo : Entre autres. L’ego ça fout la merde dans pas mal de relations. La communication ne passe pas parce que chacun campe sur ses positions, parfois il y a des non-dits… Mais avant que Blacko ne nous invite à son Planète Rap on a crevé l’abcès sur plein de choses, on s’est dit qu’on avait perdu beaucoup de temps et qu’on avait été con.

Blacko : En fait l’ego, ça se travaille jusqu’à la mort.

Tunisiano : Parfois on prend sur nous, parfois on est amené à faire de grandes discussions… On compare souvent un groupe à un couple, on est obligé de faire des concessions, et on est obligé de s’adapter.

Dans cet album, vous avez eu recours au vocoder, un effet que certains de vos fans n’ont pas apprécié…

A : Oui, ça revient souvent, mais ils vont s’habituer !

B : 98 % de la musique urbaine aujourd’hui se fait avec ça. On ne l’a pas utilisé par souci de ne pas savoir chanter, mais pour se mettre aux couleurs actuelles. On m’a dit « Blacko tu sais chanter, pourquoi tu mets du vocoder ? » La question c’est plutôt, pourquoi tu écoutes des gens qui en mettent alors ? Moi je veux bien chanter sans, mais j’ai essayé de m’acclimater à ce qui se fait actuellement, c’est tout.

T : Même par rapport à tout ce qu’on écoute, il y en a partout. Et au-delà de ça, sincèrement, quand on crée un album, on est obligé d’avoir une démarche très égoïste. Nous, on le fait à l’instinct, et à ce moment-là on avait envie de mettre de l’autotune.

Je me demandais s’il s’agissait de quelque chose que vous aimiez ou si c’était uniquement pour s’adapter à la demande actuelle ?

T : Moi je kiffe écouter des titres avec de l’autotune !

B : Moi perso je l’aime quand elle est dans sa vraie fonction. C’est un correcteur normalement, ça corrige les faussetés. Mais aujourd’hui les chansons sont faites entièrement au vocoder donc c’est faux du début à la fin. On est habitué à écouter des chanteurs qui ne savent pas chanter et c’est un robot qui corrige tout ça. Après, j’aimerais voir les prestations scéniques ou radiophoniques sans…

A votre époque on parlait de groupe de rap, maintenant on parle de « collectif »… ça vous inspire quoi ?

A : Pour nous un collectif c’est plusieurs groupes…

B : C’est plusieurs entités ensemble… Mais aujourd’hui c’est tellement chacun pour sa gueule aussi…

A : C’est tellement individualiste que dès qu’ils voient plus de deux personnes, pour eux c’est un collectif ! En tout cas nous, on se considère comme un groupe !

T : Ils ont fait la réforme de l’orthographe même pour les pe-grou c’est ça ? (Rires)

Ce qu’a aimé votre public par contre, c’est notamment la chanson « Empire », qui est très engagée. Un rap contestataire, c’est ce qui qualifie le mieux votre musique ?

T : Pas seulement mais c’est quelque chose qu’on affectionne, ça fait partie de notre rap et pour nous c’est l’essence même du pe-ra.

A : C’est par là qu’on est venu au rap, c’est ce qui nous a attirés, les groupes qu’on écoutait plus jeune étaient revendicatifs. Le rap, on est un peu des haut-parleurs, sans aucune prétention, c’est un peu la voix des sans-voix. On a l’occasion de parler dans un micro et de pouvoir faire des disques, on dit ce qu’on pense.

B : Si les gens s’y retrouvent tant mieux, mais c’est surtout ce qu’on pense nous. On est dans une époque où on veut te faire danser danser danser, alors qu’on peut frôler une 3e guerre mondiale et que personne n’est content d’un gouvernement qui ne fait que de te la mettre… Mais il faut continuer à danser.

Vous trouvez que l’engagement se perd dans le rap ?

B : Ce n’est pas que ça se perd, il y en a, mais c’est fermé. Quand tu fais ça, on te ferme les portes. Si on était un groupe qui parle de kalachnikovs et de drogue, on serait plus mis en avant.

A : Mais ce n’est pas que dans le rap, dans les médias en général, c’est soit la violence, soit la fête, dès que tu sors de ces cadres c’est moins intéressant pour eux. On est dans la culture du buzz, du clash, du divertissement.

Vous avez ressenti ça de votre côté ?

B : La liberté d’expression c’est faux, tu n’as pas le droit de dire ce que tu veux.

T : Forcément ça joue des tours. Quand on voit qu’à cause de certaines phrases ou certaines polémiques, on est amené à annuler des tournées, ou blacklister dans certains festivals… Mais tant pis, nous on a choisi notre camp et c’est comme ça.

B : Ça correspond aussi à notre âge, à 40 ans on s’intéresse à ce qui se passe autour de nous, pas juste autour de notre petite vie.

T : Quand on analyse chacun de nos albums, il y a toujours eu une part de contestation, comme il y a eu aussi des choses très perso et très festives. Parfois je vais être mal luné, d’autres fois très joyeux.

A l’époque vous aviez eu des soucis avec Nicolas Sarkozy et l’UMP, vous craigniez qui désormais ?

T : Maintenant c’est un nouveau bail ! Sincèrement on ne se pose pas ces questions-là parce que sinon on ne fait rien. Pour rejoindre ce que je disais tout à l’heure, c’est très égoïste, on écrit selon nos humeurs. Quand il y a eu Sarko, c’était une chose. A la suite de ça, il y a eu soi-disant la gauche qui est arrivée et qui aurait dû soi-disant apaiser les choses. On s’adapte à ce qu’on a et si ça nous gêne on le dit. Dès qu’il y a des choses qui nous débectent on n’hésite pas à le dire.